Le photographe Nicolas Datiche n’est pas un photographe de mode, encore moins un spécialiste de la fashion. Cela ne l’a pas empêché de couvrir, en s’amusant, la fashion week de la capitale nipponne. Le sujet étant frivole et léger, je lui ai proposé de choisir 5 mots. Ils les a commentés comme un carnet de bord très personnel de son baptême dans le fol univers de la mode ! 

Inside the fashion

 渋谷(Shibuya) : Shibuya c’est le quartier jeune, branché de la capitale japonaise. Avec son carrefour que l’on voit dans tous les reportages sur Tokyo. Et tout naturellement (enfin peut-être), ça devient le quartier général de la Tokyo Fashion Week. Les deux grands podiums, sponsorisés par une célèbre marque de voiture allemande, sont installés dans un immense centre commercial, le Hikarie. Les autres défilés se passent dans différents endroits mais à 90% dans les environs de Shibuya.

 

Inside the fashion

きれい(propre) : Dire que le Japon est un pays propre est un poncif que tout le monde a déjà entendu. Il est toujours incroyable de voir comment la plus grande ville du monde et ses transports en commun gardent une telle propreté et cela même en fin de journée. Mais en grattant un peu, ce cliché n’est finalement pas si vrai…

 

Inside the fashion

Inside the fashion

古典的 (classic) : Depuis le temps que je fréquente Tokyo, je me disais que la Fashion week ici allait être un moment de délires vestimentaires, de craquage… J’avais déjà en tête la série de Raphael Yaghobzadeh sur la fashion week à Paris. Tokyo, ça va être le 5e élément dans la rue, le public avec des fringues de tueur (je n’y connais rien en mode). Bah non, en fait…Il y a déjà assez d’extravagance tous les jours que finalement c’est classique.

Inside the fashion

遅い(retard) : La perception du temps est totalement opposée entre la France et le Japon. Ici être en retard, c’est mal, c’est impoli, ça ne se fait pas. Pas de 15 minutes, pas d’excuse. Si tu es en retard, c’est la malédiction sur toute la famille et les générations futures. C’est le pays où les Shinkansen (les TGV japonais) se lancent sur les voies à grande vitesse toutes les 7 minutes. Prenons deux minutes, imaginons des Paris-Bordeaux partant toutes les 7 minutes. Au bout de 14 minutes, on aurait un drame ferroviaire ou un « tututuuuu, suite à un incident technique le train en provenance de Paris Montparnasse aura 3 heures de retard ». Mais la France n’a pas exporté que la mode ici, elle a réussi avec brio a exporté le retard ! Chaque défilé a commencé 30 minutes après l’heure prévue ! Bravo.

 

 

 

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Le marché de la déco et notamment celui de la photo abordable sont en plein boom. Les photographes de presse ont de plus en plus de mal à se financer. Epic Stories est à la croisée de ces deux constats résumés très rapidement. L’idée est de proposer à des internautes de très beaux tirages de photoreporters à des prix abordables. « Nous n’inventons rien de nouveau, nous permettons simplement à un public de faire entrer le photoreportage dans son intimité », résume Jean-Matthieu Gautier qui s’est entouré de trois associés pour faire naître Epic Stories. Il nous en dit plus en trois questions.

VIE QUOTIDIENNE AU CAP HAITIEN.

Qui est à l’origine d’Epic Stories ?

Je suis un journaliste-photographe de 32 ans. Je travaille pour la presse et j’ai longtemps travaillé pour le magazine de l’ONG Enfants du Mékong, pour lequel j’ai réalisé des reportages et donc pas mal d’allers-retours en Asie du Sud-Est. J’y ai passé un an, en 2012, avec ma femme. Une année riche en rencontres et en reportages divers. Lorsque nous sommes rentrés en France, nous avons décidé de vivre à Saint-Malo, en Bretagne, où nous avons nos attaches.

Pour ce projet, je suis entouré d’une équipe d’associés : Astrid (journaliste et community manager pour un groupe médias), Amaury (directeur d’une agence bancaire) et Benoit (directeur des investissements dans un grand groupe). Ces derniers n’ont pas vraiment un profil lié au photoreportage mais lorsqu’on se lance dans une aventure comme la nôtre, il vaut mieux s’entourer de gens qui savent compter sur leurs doigts !

REPORTAGE: 2 MOIS APRES LE SEISME, DANS LA CAMPAGNE HAITIENNE.

Quelle est l’idée d’Epic-Stories ?

Nous publions sur notre site des reportages photographiques et offrons aux internautes la possibilité d’acheter des tirages de ces photographies. Nos tirages sont Made in France,  imprimés en Bretagne dans un laboratoire familial et d’une très grande qualité. Nous avons sélectionné des gammes de papiers et des finitions de très grande qualité (du Hahnemühle Fine Art Baryta 325g et du Ilford Gallery smooth pearl 290g, pour les connaisseurs). Nous mettons un soin particulier à ce que chaque tirage présente un rendu optimal. Parallèlement, nous démarrons avec une gamme de prix attractive qui permet aux internautes de ne pas se sentir matraqués !

Outre les tirages, nous proposons également une petite revue papier reprenant l’intégralité du reportage (textes et photos). Le mois prochain, pour le deuxième numéro d’epic-stories, nous proposerons une mini-boîte en fer dans laquelle on trouvera une sélection de 5 photos de 13 par 18 cm sur du papier Ilford Gallery smooth pearl 290g, emballées dans du papier de soie, avec le texte imprimé sur un papier de même taille.

PORTRAIT DE ROSE, JEUNE HAITIENNE INSTALLEE SUR LE CHAMP-DE-MARS DEPUIS LE SEISME DU 12 JANVIER 2010.

Quels sont les prochains reportages qui seront publiés ?

Le premier photographe qui participe à l’aventure est Corentin Fohlen avec un reportage à Haïti. Le prochain reportage est assuré par un collectif Lyonnais, Inediz reportage, qui signe un très beau récit sur la diaspora Irakienne aux États-Unis. Après cela ? Nous irons certainement en Chine, avec une série sur l’urban farming…De manière générale, nous gardons un œil sur l’actualité mais publions plutôt des sujets documentaires intemporels.

Toutes les photos sont reproduites avec l’aimable autorisation de l’auteur ©Corentin Fohlen

Nicolas Datiche est un photographe indépendant membre du Collectif Off Source. Basé à Tokyo, il nous avait fait vivre ses instants de photographie dans la capitale nippone. Après le passage du typhon Haiyan qui a ravagé les Philippines et fait plus de 5000 morts, il a décidé de se rendre dans les régions sinistrées. Voici le récit de ses quelques jours passés sur place.

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-> Pourquoi as-tu décidé d’aller aux Philippines ?

Au sein du Collectif Off Source, les catastrophes naturelles sont des thèmes que nous voulons couvrir. Depuis Tokyo, les Philippines ne sont « pas trop loin ». C’était l’occasion d’y aller et j’avais le sentiment que l’ampleur de la catastrophe avait des similitudes avec le Tohoku touché par le tsunami en 2011.

Life after the typhoon Haiyan

– > Combien de temps es-tu resté sur place ?

Je suis resté une petite semaine, rester plus longtemps en raison des conditions compliquées. Je suis parti de Tokyo avec un vol pour Cebu. Et de Cebu j’ai embarqué dans un des vols de la Pal express pour Tacloban. Le départ de Cebu a été long, très long (retard de 6 heures)…En plus des rotations militaires sur l’aéroport de Tacloban, l’avion de Pal Express qui effectue les rotations Cebu/Tacloban avait un problème de freins (il avait failli sortir de la piste à son retour de Tacloban). Ils ont dû faire venir un autre avion…

Life after the typhoon Haiyan

– > Comment as-tu travaillé ?

Les conditions de travail sur place sont assez difficiles, le manque de nourriture fait que tu dois t’alimenter avec ce que tu as prévu avant de partir. J’avais fait le stock de nourriture de survie ici à Tokyo…C’est aussi l’avantage de vivre dans une ville qui attend le big one ! Mais au bout de 3-4 jours, la nourriture de survie te sort par les yeux. Pour l’eau, ça n’a pas été trop compliqué. L’hygiène ? C’est simple, tu la laisses à Cebu…Pas d’eau courante, pas d’électricité. Et une ville dans un état d’insalubrité extrême, les corps dans les bodybags qui restent au soleil depuis une semaine, l’eau stagnante dans les ruines, les ordures rendent les conditions d’hygiène dangereuses. Surtout pour nous qui avons trop l’habitude de vivre dans des environnements aseptisés. Le minimum d’hygiène reste la désinfection des mains avec de l’alcool, le plus souvent possible. Les sinistrés (les Philippins) sont incroyablement agréables et faciles d’accès même après une catastrophe comme celle-là. Une grande majorité parle un anglais rudimentaire donc tu peux facilement échanger avec eux.

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– > Peux-tu décrire la situation sur place ?

Ce que j’ai vu sur place ? La pire situation que l’on puisse imaginer après une catastrophe naturelle. Des corps dans des sacs à tous les coins de rues. Une fois qu’ils sont ramassés par les équipes de secours, de nouveaux apparaissent. L’odeur est insupportable, les corps gonflés d’eau sont restés plus d’une semaine au soleil à 32 degrés. Tacloban ressemble à une ville rasée par un tsunami, j’avais l’impression d’être dans le nord du Japon. Sauf qu’ici les moyens font défaut, les pompiers n’ont pas de matériel pour travailler dans ces conditions. Certains fouillent les ruines en tongs !

Life after the typhoon Haiyan

– > Es-tu parti en ayant des commandes ?

Non malheureusement pas, j’ai l’impression que la presse française ne voulait pas mettre de photographes en commande sur cette histoire (hormis le Parisien qui a envoyé quelqu’un). La presse anglo-saxonne avait pour chaque canard un ou deux photographes en commande. Deux styles différents sûrement…

Life after the typhoon Haiyan

-> As-tu réussi à vendre des photos au retour ? Est-ce que ce voyage était économiquement rentable ?

Pour l’instant, comme on dit au babyfoot, je suis fanny sur ce reportage. Rentabilité 0, mais pour le collectif Off Source et même pour moi c’est une bonne expérience (certes un peu traumatisante). Je fais ce métier pour raconter des histoires et témoigner. Si je dois attendre d’être certain d’avoir un retour sur investissement pour aller témoigner, je ne vais pas beaucoup quitter mon fauteuil devant mon ordi. Par contre c’est clair que je ne peux pas me permettre de le faire à chaque fois…A un moment, c’est le banquier qui dira non.

© 2013 Nicolas Datiche/Off source. Toutes les photos sont reproduites avec l’aimable autorisation de l’auteur.

UNE VILLE, UN PHOTOGRAPHE #5. Après Lisbonne, un autre photographe du Collectif Off Source nous fait découvrir une ville. Nicolas Datiche s’est installé, il y a quelques mois, à Tokyo. Il connaissait déjà la capitale japonaise avant de s’y établir. Pour Photosmatons, il nous livre ses coups de cœur.

Deux Japonaises en kimono marchent dans le marché aux poissons de Tsukiji.

Premier souvenir photographique à Tokyo ?

Mon premier souvenir photographique au Japon, coïncide avec mon premier séjour ici. Il y a bien longtemps déjà…De mémoire, cela devait être en 2005. A cette époque j’étais étudiant aux Langues’o à Paris, et venir au Japon était la continuité de ma formation universitaire. Et quand j’y repense c’est assez drôle…Outre le fait que ce soit la première rencontre avec ce pays que l’on connaît surtout par le biais de clichés, il y a aussi le fait qu’à l’époque je n’étais pas du tout photographe. Je me rappelle qu’avec mon antique Nikon coolpix 3,2 millions de pixels, j’immortalisais mes souvenirs de vacances. Même avec ce petit appareil, je me suis fait plaisir à photographier ici. Je suis resté un mois à Kyoto dans le centre du pays, puis 5 jours à Tokyo. J’ai pris mon premier uppercut en arrivant dans la capitale.

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Trois mots pour qualifier la capitale japonaise ?

Gigantesque tout simplement car c’est la plus grosse ville du monde. Si l’on prend l’agglomération de Tokyo et Yokohama, il y a 30 millions d’habitants (la moitié de la France).
Verte car on a souvent l’image de Tokyo comme d’une ville de gratte-ciels, de trains bondés et d’écrans géants. Mais il suffit de se promener un peu pour voir la richesse de la nature dans la ville. Entre les parcs, les temples et les sanctuaires c’est une ville très verte. Au cœur des quartiers frénétiques que sont Shinjuku et Shibuya il suffit de marcher 5-10 minutes et de tomber sur une rue résidentielle où les habitants ont garni le pas de leur porte de fleurs ou de petits arbustes.
Électrique car entre les trains, les écrans et les enseignes, cette ville se drogue à l’électricité. Si tu ajoutes l’utilisation des téléphones portables, tu as l’impression que la capitale est branchée en permanence. Les grands noeuds de la ville ne dorment jamais, juste la population change.

Une petresse Shinto dans le sanctuaire Meiji

Qu’est-ce que tu préfères prendre en photos les gens/l’architecture/les paysages… ?

Je vais répondre un peu comme mes confrères photojournalistes, l’humain s’impose forcement dans ma narration. N’étant pas japonais, ni résidant depuis longtemps les gens dans cette ville sont, dans le sens anthropologique, exotiques pour moi. Mais je me surprends à prendre en photo des bâtiments aussi. Et, pour les paysages, il y aura forcement un bâtiment dans le cadre.

Shibuya, ville jeune par définition où la vie ne s'arrete jamais.

Un quartier particulièrement intéressant à visiter/photographier ?

Un quartier, seulement un ? Cette question est bien trop difficile. Je vais donner mon tiercé gagnant : d’abord Shinjuku c’est un des coeurs de la ville. Entre les sièges des firmes, l’activité économique et son rythme nocturne, ce quartier offre un spectre de possibilités photographiques quasiment sans fin. Mais il y aussi le quartier de Ueno avec son zoo et son rythme plus lent, dont certain endroit ont inspiré le mangaka de Ghost in the shell. Et pour visiter, il y a les grands classiques mais qu’il faut voir, le Palais Impérial au coeur de la ville et son immense jardin, le sanctuaire Meiji, à deux pas de la folle Shibuya, et son impressionnant bois de pins (pas sur pour le type d’arbre) et le marché aux poissons de Tsukiji (il faut en profiter avant qu’il ne soit déplacer en grande banlieue).

Vue de Tokyo prise depuis la Mairie, avec la silhouette du Mont Fuji

Moment préféré de la journée pour la photographier ?

Je sais pas si c’est à cause de mon incapacité à me lever tôt mais j’adore faire des photos en fin d’après-midi au Japon. Il fait nuit très tôt, donc le soleil commence à se coucher vers 17 heures l’été. A partir de là, tu peux vraiment te faire plaisir. Entre les reflets dans les vitres des gratte-ciels, la silhouette du Mont-Fuji et une lumière rasante c’est du bonheur. Et après tu enchaînes directement sur la nuit, ses lumières et son ambiance. Faire des photos de nuit au Japon n’est pas un problème, ça doit être le pays le plus sûr du monde.

Les Japonais sont des ultra-consommateurs de telephone portable.

As-tu un rituel à Tokyo ?

A chaque fois que je viens dans cette ville, j’adore prendre le monorail. C’est une ligne automatique (comme la ligne 14 à Paris) qui relie la terre ferme à une île artificielle Odaiba (où il y a le robot Gundam à l’échelle 1/1). Il y a une vue incroyable sur la capitale depuis la mer.

La ville est en perpetuelle construction ou reconstruction.

Y a-t-il un réglage particulier ou un type de matériel particulier que tu préconises pour photographier cette ville ?

Je pense qu’avec un 24-70 on peut tout faire ici. Car l’architecture de la ville impose le 24 mais la taille de la mégalopole impose le 70. Et aussi photographier léger, il est très agréable de se balader ici mais la ville est grande donc il faut marcher. Les transports sont souvent pleins… Le sac rempli de matos, clairement il faut oublier. Je me déplace toujours avec un seul boîtier et une ou deux optiques maximum.

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Tes bons plans pour bien manger, boire et pour se balader ?

Pour se balader le Sanctuaire Meiji et le long du canal à Ochanomizu, le calme dans la ville. Je pense que le Japon c’est le pays « du manger », tu peux manger bien et pas cher partout dans la capitale japonaise. Mais il faut aller à Asakusa pour manger « Manjyayaki », c’est culturel et c’est bon. Et le soir pour boire un verre il faut aller à « Goldengai », petit îlot de résistance au coeur de Shinjuku. De résistance car sur un bloc de trois rues sur trois, il n’y a que des petites « Nomiya » (petit bar de 7/8 places). La pression immobilière augmente chaque année. En plus, c’est un endroit calme à une rue de Kabuki-cho, le quartier rouge de Tokyo.

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Comment dit-on bienvenue en japonais ?  ようこそ (yôkoso)

Légendes (de haut en bas) : Deux Japonaises en kimono marchent dans le marché aux poissons de Tsukiji  ///  Une ferme urbaine sur l’ile artificielle d’Odaiba, où l’on peut voir Tokyo la gigantesque au loin ///Une prêtresse Shinto dans le sanctuaire Meiji /// Shibuya, ville jeune par définition où la vie ne s’arrête jamais /// Vue de Tokyo prise depuis la Mairie, avec la silhouette du Mont Fuji /// Les Japonais sont des ultra-consommateurs de téléphone portable /// La ville est en perpétuelle construction ou reconstruction /// Un bar où l’on consomme debout (Tachi-nomi) dans la pure tradition des années 70 dans le quartier de Shibuya /// Un homme traverse les petites ruelles de Golden Gai, pleins de petits bars sont ouverts le soir seulement à deux pas du quartier rouge de Shinjuku.

Retrouvez le travail du photographe Nicolas Datiche sur son site : http://www.nicolasdatiche.com/

L’un a les mots, l’autre les yeux.

En mars 2012, Arnauld Bernard (journaliste) et Nicolas Datiche (photographe), se sont rendus au Japon, un an après le tsunami qui a ravagé les côtes du nord-est de l’île de Honshü. Ils viennent d’auto-produire un livre Tsunami Afternath, tiré de leurs travaux sur place. Ces deux membres du Collectif Off source racontent et photographient des immensités fantomatiques où les déchets sont les seuls restes du passage de l’homme. Le silence étourdissant, parfois rompu par le bruit des palmes d’un hélico, s’impose à tous les niveaux. « On se mettait spontanément à chuchoter, raconte Nicolas, alors qu’il n’y avait aucune raison de le faire. »

Les auteurs embarquent le lecteur dans un monde qu’il a la sensation de connaître en raison du flot incessant de reportages publiés à l’époque. Et pourtant… Nicolas Datiche et Arnauld Bernard ont pris leur temps, ont rencontré des survivants, des déshérités, des familles de victimes. Pas question de faire un instantané de la situation. Au contraire, ils proposent un portrait construit et réfléchi de l’état des choses.

Page après page, le lecteur prend le temps de réaliser : l’ampleur de la catastrophe, ses conséquences. Il ne faut pas se tromper sur ce livre : ce n’est pas un récit de journalistes dans un paysage de récit de SF. C’est un témoignage qui implique à la fois les auteurs et la réalité qu’il y a derrière. Pas étonnant d’ailleurs que Nicolas Datiche, le photographe, part s’installer au Japon.

>>>> Pour Photosmatons, ils ont chacun choisi une photo qu’il commente.

Check point d'entree de la zone interdite a Hirono ©Nicolas Datiche/Wostok Press

Check point d’entree de la zone interdite a Hirono ©Nicolas Datiche/Off source

Arnauld Bernard : « Dans le cadre de ce reportage, notre premier rendez-vous avait lieu à l’entrée de la zone interdite, autour de la centrale accidentée de Fukushima. Sur l’autoroute, rien ne laissait présager de ce qui se trouvait à une poignée de kilomètres. A la sortie d’un village, la route s’arrête, tout simplement. Les automobilistes sont appelés à faire demi-tour, et s’ils ne suivent pas ce conseil, ils tombent nez à nez avec le check-point de J-Village. Et en quelques centaines de mètres, les compteurs s’affolent : la radioactivité est là, tout autour, invisible, et instinctivement, on respire moins bien. De la zone interdite sort des camionnettes ou des autobus remplis de travailleurs qui ont l’air exténués. Les gardes nationaux qui tiennent le check-point ont pour seule protection un masque, comme celui que l’on porte dans le reste du Japon quand on a la grippe. Les militaires viennent à notre rencontre, veulent connaître nos intentions. Derrière l’un d’eux, j’aperçois une pelouse ornée d’un ballon de football grotesque, rappelant que c’est ici que s’entraînait l’équipe nationale, avant la catastrophe, car le coin était réputé pour son bon air marin. Dans l’épicerie du village, les travailleurs rencontrés ont l’air jeunes, très jeunes pour certains. Ce sont des travailleurs journaliers, qui touchent des primes pour travailler dans ces conditions dangereuses, et à qui on demande parfois de débrancher leurs compteurs pour sous-évaluer les taux de radiation. La photo de ce barrage symbolise pour moi la gravité de la situation, mais également le début des mensonges, de la désinformation, de l’inefficacité des dispositifs mis en place autour de cette crise. Et l’impression d’une improvisation permanente, aussi. »

Sanctuaire shinto detruit parmis les ruines ©Nicolas Datiche/Wostok Press

Sanctuaire shinto détruit parmi les ruines ©Nicolas Datiche/Off source

Nicolas Datiche : « La première fois que je me suis rendu à Omagarihama (Higashi-Matsushima), le sentiment le plus fort était que rien n’avait changé depuis le jour du tsunami, que l’eau venait de se retirer, et ce même un an après la catastrophe. Nous avions, dans un premier temps, rencontré des habitants de ce quartier résidentiel de bord de mer pour réaliser des interviews. Au milieu des maisons ravagées, un mélange de boue, de détritus, d’objets de la vie courante et d’éléments de vie humaines recouvrait le sol… Et puis il y avait ce bateau, le Chôkai-maru, qui avait été porté par les vagues par dessus la jetée et qui avait écrasé plusieurs maisons, dont nous venions de rencontrer les propriétaires survivants. C’était la fin de l’après-midi, la lumière commençait à tomber sur le lotissement, on se promenaient au milieu de ces ruines, parlant peu, chuchotant plutôt, tant le silence était impressionnant. Puis le vol d’un hélicoptère de la sécurité civile a commencé à se faire entendre, et l’absence totale de bâtiment ou de relief amplifiait le son de manière cinématographique, bien avant qu’on ne puisse le voir. C’est ce qu’avait dû entendre les rescapés, quelques heures après la vague. Avant que le soleil ne se couche, j’ai aperçu le sanctuaire Shintô. J’avais trouvé ma photo. »