UNE VILLE, UN PHOTOGRAPHE #2. J’ai découvert le travail de Julia Beurq sur Twitter. La photographe de 26 ans est établie à Bucarest depuis septembre 2009, elle collabore en tant que photographe/rédactrice pour des publications francophones (Regard, Le Courrier des Balkans). Julia fait partie d’un groupe de  jeunes journalistes français qui couvrent l’actualité roumaine pour des médias hexagonaux. Je l’ai rencontrée pour parler des manifestations qui ont secoué la Roumanie en janvier 2012. J’avais été frappée par ce qu’elle m’avait raconté : un coup de coeur très fort pour la Roumanie en y allant la première fois en 2005. C’était entendu : elle s’y installerait un jour. Voici son Bucarest. 

Trois mots pour qualifier Bucarest ? 

Surprise : Bucarest est une surprise permanente. Elle a le symbole de l’inattendu, car elle change et évolue extrêmement rapidement, ce qui empêche à l’ennui de s’installer dans mes balades. Elle cache aussi bien ses secrets. Derrière ses boulevards ponctués de blocs communistes, ces enchevêtrements de béton où s’entasse la majorité des Bucarestois, se dissimulent des merveilles : cours verdoyantes, monastères orthodoxes, villas du siècle dernier, terrains vagues, étendues d’eau, usines désaffectées, terrasses silencieuses.

Contraste : Bucarest peut être assez violente et souvent elle maltraite ma sensibilité. Le contraste entre le niveau de vie des Bucarestois me choque. Le contraste entre le centre ville et les autres quartiers me dérange. Le contraste entre cette ville et le reste du pays m’intrigue. Elle est bien loin de me laisser indifférente et bien souvent mes interrogations à son sujet restent sans réponse.

Amour/haine : Bucarest je l’idolâtre mais je la déteste. Je l’admire mais je la méprise. Elle me rend heureuse mais elle me rend nerveuse. Après tant d’années, je ressens des choses très extrêmes pour elle, et j’avoue qu’elle me met dans tous mes états.

Premier souvenir photographique là-bas ? 

Le prétexte du briquet. C’était lors mon deuxième voyage en Roumanie, en août 2006. A l’époque, le centre ville était à l’abandon : maisons squattées, bâtiments décatis, rues peu fréquentées. Oublié par tous, renié par beaucoup, le centre historique semblait se désagréger au fil du temps. Je marchais sous la chaleur, avec une envie de fumer inassouvie par manque de briquet. Dans l’une de ces rues, des femmes se trouvaient là assises, discutant et fumant lascivement à l’ombre. Je me suis assise à leurs côtés et j’ai commencé à fumer moi aussi. Il devait y avoir ici plusieurs générations de femmes de la même famille. Le temps s’écoulait, les cigarettes se consumaient et moi je photographiais. Cette rue n’a plus rien à voir avec ce qu’elle était, mais je revois toujours ces femmes et me demande souvent : où fument-elles leurs cigarettes maintenant ?

Qu’est-ce que tu préfères prendre en photos ici les gens/l’architecture/le paysage ? 

Ce que les Bucarestois font de leur ville. Les habitants de Bucarest ont une façon assez étrange d’interagir avec leur ville. Ils en sont rarement fiers, bien souvent ils la dénigrent. Mais, j’aime assez la manière dont ils occupent l’espace, dont ils rendent ses rues vivantes, et surtout la liberté qu’ils s’approprient pour agir de la sorte. Parfois pourtant, ils ne prennent pas soin d’elle, ils la polluent, ils la détruisent, partant du principe que cette ville n’a pas de sens, que l’anarchie domine dans l’architecture, donc qu’ils peuvent se permettre d’en faire n’importe quoi.

Un quartier particulièrement intéressant à visiter/photographier ?

Le lac Morii. On ne peut pas dire qu’il soit beau. On peut aisément dire qu’il est laid. La première fois que j’ai découvert le Lac Morii, je l’ai détesté. C’était un dimanche, le lendemain d’une soirée interminable. J’avais envie de prendre l’air, mais en rentrant j’étais encore plus asphyxiée qu’avant. Le décor m’avait coupé le souffle : 245 ha d’eau plus ou moins stagnante entourés par 7 km de digue en béton. Mais lors de ma deuxième balade, j’ai compris que ce qui fait le charme de cet endroit, ce n’est pas tant le décor mais plutôt ce qui s’y passe. Les coureurs du dimanche font la course contre les chiens errants, certains habitants du quartier viennent y laver leur voiture ou leur cheval, les enfants tapent la balle avec le berger du coin accompagné de ses moutons, les pêcheurs sont là quelque soit la saison : en été, sur les berges avec une canne à pêche et en hiver directement sur le lac à la ligne. Aucune autre capitale européenne ne peut se targuer d’avoir une étendue d’eau comme celle-ci au beau milieu de sa ville.

Moment préféré de la journée pour la photographier ? 

Peu importe, seule la situation compte. Je dirais que cette ville regorge tellement de moments invraisemblables, de situations étonnantes, que la lumière en devient secondaire. Ce qui compte, c’est ce qui se passe à cet instant T, qu’il soit midi ou minuit. Pour appréhender l’absurdité de cette ville, il faut faire attention à ne pas se laisser dompter par une certaine habitude à rencontrer ce type de situations totalement grotesques.

As-tu un rituel dans la ville ?

L’église qui tourne en rond. Lorsque je rentre à vélo, j’aime emprunter cette rue qui traverse ce drôle de rond-point à seulement deux entrées. Au milieu de cette place, trône une des nombreuses églises orthodoxes de Bucarest. Et cette interrogation s’impose : est-ce l’église qui tourne en rond ou est-ce l’église qui fait tourner les gens en rond ? La réponse diffère selon l’humeur du jour…

Y a-t-il un réglage que tu préconises ?

Focale fixe quoiqu’il advienne. Chacun voit avec ses propres yeux, mais moi depuis quelques temps déjà, c’est un 24 mm qui m’accompagne. C’est simple ici de s’approcher des gens, alors vraiment pas besoin de zoom et puis il y a de l’espace dans les rues pour photographier, donc c’est facile aussi de prendre du recul.

As-tu des bons plans, des adresses à conseiller aux chers lecteurs de ce blog ?

Les sous-sol en hiver, les terrasses en été. En hiver, j’arpente les sous-sols : les restaurants « traditionnels », mais aussi les « clubs » enfumés où s’entasse une certaine jeunesse s’éclatant sur des tubes parfois vraiment démodés. En été, je fuis le centre historique, dont les rues se transforment en défilé de mode. Je préfère me réfugier dans les terrasses ombragées, me cacher du monde et de l’agitation citadine, tout en appréciant une limonade bien fraîche.

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