Les intérieurs fascinent la photographe Hortense Soichet. Une fascination partagée par l’auteur de ces lignes, qui ravie, s’est vue proposer de faire l’interview chez la photographe, dans le quartier de la Goutte d’or (Paris XVIIIe). L’appartement offre une vue imprenable et un angle original sur le Sacré-Coeur. Mais cessons d’épiloguer, Hortense Soichet n’est pas là pour parler de son intérieur mais plutôt de celui des autres. Il lui a fallu plus d’un an (2009-2010) pour réaliser son projet Habiter la Goutte d’or* un portrait photographique des logements de ce quartier légendaire de Paris, classé en Zone Urbaine Sensible (ZUS). On trouve de tout : des pièces délabrées, des intérieurs colorés, sinistres, coquets, chargés ou impeccables. Une diversité qui reflète celle des habitants d’un « quartier-monde ». L’approche de ce livre joliment fait se veut documentaire, un peu militante aussi, avec en trame de fond la question sociale et politique du logement. 

TERRITOIRE. Il y a plusieurs définitions de l’adjectif sensible. En parlant d’une personne : « qui est capable de ressentir profondément des émotions ». D’une chose : « qui est susceptible de réaction, ex: papier, pellicule, surface ». Au sens philosophique, le sensible désigne « ce qui peut être perçu par les sens ». Et un quartier qualifié de sensible ? La réponse ne se trouve pas dans un dictionnaire mais dans la loi du 14 novembre 1996. Moins poétique donc. Les zones urbaines sensibles sont « caractérisées par la présence de grands ensembles ou de quartiers d’habitat dégradé et par un déséquilibre accentué entre l’habitat et l’emploi».

La photographe Hortense Soichet n’a pas oublié la définition première de l’adjectif qui qualifie le quartier dans lequel elle s’est établie en 2007. Le départ du projet est lié à ce souvenir sémantique. « On m’a proposé de faire une expo sur le sensible, explique la jeune femme. Je n’avais pas super envie de travailler sur les sentiments ou ce genre de choses. J’ai décidé que je travaillerai sur le mot « sensible » de l’appellation Zone urbaine sensible. » L’idée est trouvée, le plus dur reste à faire.

La Goutte d’or appartient aux habitants, aux militants, aux artistes. Différentes associations très actives travaillent dans le quartier. Mieux vaut donc montrer patte blanche. Après s’être fait connaître et travailler l’aspect relationnel du projet, la photographe a dû établir la méthodologie. Hortense Soichet la récite comme une recette de cuisine finement élaborée. Cela commence, toujours, par un entretien libre avec l’occupant(e) du logement puis les prises de vue du logement : un portrait principal de la pièce à vivre, six autres photos de l’appartement. Enfin la photographe extrait une phrase de l’entretien qu’elle met en exergue sous les photos. Le tout validé par les personnes interrogées avant publication.« Et, contre toute attente, c’est cette phrase qui a posé le plus de problème, raconte-t-elle. Une phase de négociation commençait, je réajustais un mot ou je le supprimais pour que la phrase soit acceptée. »

SOLITUDE. En se lançant dans ce projet, la photographe voulait rendre compte de la façon de vivre de nos jours, selon cette expression un peu désuète. S’immerger pour rendre compte de la réalité du territoire. En allant voir, Hortense Soichet a été confronté au cadre de vie de ses intervenants. Et si l’état de certains appartements fait bondir, « ce qui [l’a] frappé c’est de constater la solitude de personnes âgées comme de jeunes. Finalement ceux qui connaissent les difficultés matérielles les plus graves ne sont pas forcément les plus malheureux. « 

L’exil aussi se dessine en creux dans le parcours de certaines des personnes. Comment investir un lieu dont on ne vient pas ? Comment recréer un cadre familier dans lequel il faut vivre ? La relation au bâti varie également d’une situation à l’autre, que l’on soit propriétaire ou locataire, que l’on soit la 1ère ou les générations suivantes à y habiter…« Il y a plusieurs niveaux de lecture quand on regarde un logement et ses habitants : la relation au bâti, l’ancrage dans le territoire, l’histoire de l’habitant, comment l’habitation est investie… » Autant de pistes que la photographe n’a pas fini d’explorer. Elle poursuit son projet sur la documentation des intérieurs dans une cité vouée à la démolition, près de Toulouse. Histoire que les habitants puissent en gardée une trace.

Lire le reste de cette entrée »

Publicités