Caracas, 2008 ©Axelle de Russé

J’ai interviewé la photographe Axelle de Russé en octobre 2010. Je l’avais sollicité pour parler de son remarquable travail sur le retour des concubines en Chine. La pratique avait été interdite sous Mao puis progressivement les concubines ont réapparu dans les années 80. Les nantis entretiennent une ou plusieurs « deuxième femme » devenues des signes extérieurs de richesse. Cette enquête de terrain lui a valu, en 2007, le prix Canon de la femme photojournaliste. Comme son nom l’indique, le prix récompense et encourage des femmes photographes. Elles sont encore très minoritaires * à exercer cette profession. J’avais posé la question à Axelle : qu’est-ce que le fait d’être une femme peut changer dans l’exercice du métier. Sa réponse a fait l’objet d’une longue conversation (que je ne peux malheureusement pas retranscrire car j’ai perdu une partie de l’enregistrement). Restent des bribes de conversation. Je lui demande si elle a déjà eu peur sur le terrain, en tant que femme. Elle répond en évoquant un souvenir de reportage datant de 2008 lorsqu’elle se rend au Vénézuela et photographie les prisons pleines à craquer et ultra dangereuses de Caracas. 

Dans une prison d’hommes, Caracas, 2008 ©Axelle de Russé

« En fait, je n’ai jamais ressentie la peur par rapport au fait d’être une femme. Avoir peur ? oui. J’ai eu peur d’être seule dans certains endroits mais en tant que femme…[Elle réfléchit]. En fait, si. Une fois au Vénézuela. Je faisais un sujet sur des prisons. A l’intérieur de ces établissements clos, la loi du plus fort règne. Les gardiens n’ont aucune influence sur ce qu’il s’y passe. La première fois que je suis rentrée dans une prison, j’étais avec un ami. On était donc tous les 2 au milieu de tous ces mecs. Je rentre dans une chambre, seule avec un détenu, pour qu’il me montre ses conditions de vie. Je n’avais pas peur…C’est mon ami qui a eu peur. Il m’a dit : « Attention Axelle. Tu es seule avec un détenu…ça ne va pas.»
J’y suis retournée une seconde fois, seule. Je me suis rendue compte, tout d’un coup, que j’étais toute seule, entourée d’hommes qui étaient des tueurs et des violeurs. Il y avait vraiment des histoires horribles. Là, j’avais peur.
J’avais une inconscience du danger que j’ai moins maintenant. Je ne ressentais le danger que parce que les autres me le faisaient ressentir. Je crois que c’est là la seule fois où j’ai eu peur en tant que femme. Sinon j’ai pu avoir peur dans d’autres endroits mais en tant que personne, parce que j’étais seule et qu’il ne fallait pas l’être à cet endroit-là. »
* 87,5 % d’hommes et 12,5% de femmes en 2011 selon les chiffres de la Commission de la Carte d’Identité des Journalistes Professionnels (CCIJP). Ce chiffre est évidemment à nuancer la CCIJP ne disposant de données que sur les personnes ayant obtenu la carte de presse. Carte de presse qui n’est pas forcément obtenue/demandée par tous les photoreporters exerçant en tant que tels. Ces données sont donc partielles. J’ajoute ce constat de la CCIJP : « les photojournalistes représentent 3,1% de l’ensemble des journalistes encartés en 2011 (1.156 journalistes), mais leur proportion baisse régulièrement depuis 2000. Ceux-ci exercent à 90% en presse écrite et ce sont essentiellement des hommes. »
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Photos de Hughes Leglise-Bataille prises à Haïti après le séisme du 12 janvier 2010.

Trois questions à Jean Abbiateci, journaliste multimédia, touche à tout du web, machine prolifique à idées. Il est l’un des créateurs de L’Oeil du Viseur, le petit frère frenchy de Big Picture. Une idée simple, géniale et bien réalisée : une photo, le photographe qui en parle et des bonus. Interview de l’un des papas de ce concept en or qui n’est pas prêt de s’arrêter !, assure-t-il. Et pourquoi même ne pas le décliner sur différents supports ?

Reportage sur la prostitution à Shenzhen en Chine par Axelle de Russé, photographe indépendante. Elle raconte l'émotion qui accompagne ces photos difficiles à prendre.

Comment est né ce blog ?

Dans un monde où les images abondent le public, où elles ne sont plus qu’un flux parmi beaucoup d’autres, nous voulions prendre le temps de parler de photographie. Il manque en France un lieu qui montre toute la richesse de la production photographique. Partant de ce constat, nous avons donc décidé, Fabrice Gonthier et moi,  de donner la parole aux photographes en leur demandant de choisir une de leurs photos, de la publier en grand format et de les enregistrer quand ils en parlent. J’aime l’idée que l’on entendent leur grain de voix. Et puis, il y a les bonus : les réglages techniques ou la planche contact. L’Oeil du viseur est une sorte de documentaire au long cours qui explique, par petites touches, ce qu’est le métier de photographe aujourd’hui.

"Une photo un peu racoleuse pour la bonne cause" dit François-Régis Durand de cette photo prise pour une ONG à Madagascar

Qui sont les photographes qui s’expriment ?

Au départ, j’ai fait appel à des copains. Progressivement, le bouche à oreille a fonctionné même si j’aimerais encore élargir le cercle des photographes invités. Globalement, nous sollicitons de jeunes professionnels… Cette génération de trentenaires qui représente l’avenir du métier. Ils ont parfaitement conscience de la dure réalité du métier aujourd’hui mais n’ont pas d’aigreur. Ce sont des passionnés, des gens qui en veulent qui sont dans une dynamique. Je ne voulais pas interviewer les vieux combattants du milieu : ceux dont il faut raconter le parcours, qui ont vécu dix guerres et qui pleuvent d’anecdotes. Ce n’était pas l’idée.

Sandro di Carlo Darsa, il était l'un des rares journalistes occidentaux présents en Birmanie en 2007. Les moines manifestaient alors contre la junte au pouvoir.

Les photographes se plient facilement à l’exercice  ?

Je crois que c’est un vrai plaisir pour eux de parler de leurs photos. Certains partent trois semaines à l’étranger, s’investissent énormément pour trois pages de publication dans un magazine parfois pour que les photos restent dans leurs archives. Donc, oui, je crois qu’ils sont contents. D’ailleurs, je n’imaginais pas qu’ils parleraient aussi bien de leur travail. Chacun dans son style. Des gens comme Sébastien Calvet ont un vrai regard, une vraie pensée sur la photographie. D’autres répondent plus instinctivement. A chaque fois, on apprend quelque chose. Dans tous les cas, je préfère une photo ratée avec une histoire derrière qu’un propos trop bien léché.

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