Dans une rue d’Aubervilliers un dimanche matin, j’ai vu Alain Polo sans comprendre que c’était le photographe avec qui j’avais RDV. Mon regard focalisait sur sa tenue, un méticuleux mélange de matières, de couleurs et de coupes qui composaient sa tenue du jour. Un vrai travail…presque une science de l’apparence…celle des sapeurs congolais. Une vraie beauté pour les yeux aussi. Veste de smoking noire ajustée, sarouel blanc ceinturé par un foulard noir et blanc, boots en cuir, haut noir et blanc à pois. Une crête bicolore de dreadlocks parfait l’ensemble. Le photographe devient alors le photographié : il se prête au jeu avec un goût évident pour la pose. 

Alain Polo ©Photosmatons, 2011

QUESTIONNEMENTS ET AUTOPORTRAITS. Ne vous fiez pas aux apparences. Le personnage très poseur de ses photos masque la légèreté presque enfantine et la gaieté manifeste que dégage Alain Polo Nzuzi, 26 ans. Ce photographe congolais s’est mis à la photo pour fabriquer des images, pour répondre à des questions aussi. « Au début, je le faisais pour moi, explique Alain Polo qui né à Kinshasa au Congo. J’avais besoin de m’isoler loin des regards extérieurs pour répondre aux questions que je me posais sur moi et mon identité. Mon appareil m’accompagnait dans ces questionnements comme un ami fidèle, un complice. »  Influencé par les magazines, l’univers de la mode, les clips musicaux (le monde de l’apparence encore…) le jeune homme de 25 ans photographie des fragments de son corps mis en scène avec des objets comme un rouge à lèvres, une ceinture à clous ou un miroir. Cette apparence si travaillée qu’il entretient au quotidien laisse place à son intimité livrée avec peu de pudeur. Son corps éclaté, exposé, mis en scène pour exprimer ces fameux questionnements évoqués plus hauts  : ceux de l’identité.

Alain Polo ©Photosmatons, 2011

APPARTENIR A UNE GALERIE. La série d’autoportraits qu’il a réalisés va être repérée, en 2009, par la galerie parisienne Revue Noire [un papier du site Afrique in Visu sur Revue Noire]. Appartenir à une galerie est une opportunité formidable et inespérée pour ce photographe africain… « Il y a plein d’artistes au bled qui font ce que je fais »… Bien sûr la question n’est pas de savoir s’il a eu plus de chance ou pas que les autres. Mais en le sous-entendant, Alain Polo exprime surtout une certaine lucidité sur sa situation : « La galerie m’apporte une certaine visibilité mais ça implique aussi des devoirs. On ne doit pas dormir sur ses lauriers ». Lui qui ne l’avait jamais envisagé a vendu sa première photo en 2010. Son prochain projet sera centré sur les cheveux, sur l’évocation d’un salon de coiffure imaginaire qu’il évoque sur son blog.

Alain Polo ©Photosmatons, 2011

LE COLLECTIF SADI. En parallèle de son travail personnel, Alain fait partie du collectif Sadi. SADI comme Solidarité des Artistes pour le Développement Intégral… Il y a là des indices sur le contenu du projet. Les quatre membres de Sadi se questionnent sur des questions sociales et sur la place de l’artiste dans la société. « Nous n’avions pas d’espace approprié pour les artistes à Kinshasa et nous voulions un art social, qui puisse plonger dans le quotidien » explique Alain. Pour ramener l’art à la population, ils veulent travailler sur des sujets qui touchent les gens avec l’ambition de les faire réagir. Prenons, par exemple, ce travail « Tozokende Wapi ?Tokokende Wapi ? » (Où allons-nous ? Où irons-nous ?) sur un quartier de Kinshasa régulièrement frappé par des érosions. A chaque fortes pluies, des maisons s’écroulent. Les membres de Sadi peignent des fresques sur les maisons vouées à la destruction, prennent en photo le quartier avant la pluie. Ils reconstituent ensuite des vues panoramiques travaillées et volontairement retouchées par des logiciels comme Photoshop. Certes les artistes n’apportent aucune solution au problème de l’érosion des maisons. Mais la mission d’être au coeur de la population et de ses préoccupations est remplie. Alain vit désormais en France, il étudie pour trois ans à l’école des Beaux Arts de Strasbourg. Les autres membres du collectif vivent toujours à Kinshasa. « A la question « d’où je viens ? » le collectif resurgit toujours, souligne-t-il…Ce qui m’arrive les encourage à travailler encore plus…Je suis la preuve que tout est possible ». 

(Vincent Le Bras ce post t’es dédié)

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