Après avoir lu ce livre, certains d’entre vous se diront « j’aurais pu l’écrire ». C’est d’ailleurs ce que m’a dit l’amie photographe qui me l’a mis entre les mains. Dans Mon travail n’intéresse personne, Pascaline Marre raconte, non sans ironie, ce beau métier qu’elle exerce : photographe. Le livre est sorti en 2011 aux éditions belges Husson.

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Elle raconte l’envers du décor. L’envers vécu par tout journaliste ou photographe free lance qui démarche des rédactions pour vendre des sujets… Qui en plus d’avoir trouvé un sujet convaincant, inédit, d’avoir passé du temps dessus doit manier avec agilité les codes du personal branding (= être son propre VRP).

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Dans ce long texte, Pascaline Marre enfonce quelques portes ouvertes et n’évite pas certaines généralités un peu faciles (les méchants rédacteurs en chef et les rédacteurs installés confortablement derrière leur bureau et qui ne comprennent rien au travail de terrain). Mais, paradoxalement ce décryptage féroce d’un monde de la presse, enserré dans des codes rigides, devient un parfait guide à destination du jeune pigiste qui pourra y picorer de précieux conseils.

Fant™mes d'Anatolie

Pascaline Marre a fait les choses à l’envers. Comme son travail n’intéressait personne, elle en a fait un livre. Elle y montre son travail, son parcours et nous fait pénétrer dans son intimité de photographe et partage avec son lecteur des questionnements très personnels. La photographe a donc su rebondir avec cette excellente idée. Une jolie pirouette faite à ceux qui n’en pas voulaient pas lui donner une chance. Certains d’entre vous se mordent peut-être les doigts de ne pas l’avoir eu…

Descriptif du livre : Mon travail n’intéresse personne de Pascaline Marre (éditions Husson, 24 €). Possibilité de le commander sur le site des éditions Husson ici.

Toutes les images ©Pascaline Marre sont reproduites avec l’aimable autorisation de l’auteur. 

Une nouvelle publication est toujours une bonne nouvelle. Cheap, c’est son nom, met en lumière une sélection de jeunes photographes choisis par ses trois fondateurs. Elle coûte 2 €. Son numéro zéro a été écoulé en moins de temps qu’il ne faut pour le dire. Cinq artistes sont mis en lumière dans cette première publication : Lourdes Cabrera, Renaud Duval, Yves Marchand & Romain Meffre, Quentin Pradalier. Santi Oliveri, à l’origine de cette belle idée avec Claire Béguier et Driss Aroussi, répond aux questions de Photosmatons.  

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Dans une interview que vous avez donnée à Photographie.com, vous dites : « Le monde de la photographie est un monde qui court le risque de se renfermer sur lui même ». Pouvez-vous développer ce propos ?

Le monde de la photographie, comme celui de tous les autres arts, est essentiellement un monde auto-référentiel. Avant même de regarder le travail d’un artiste, on va souvent regarder sa formation et si l’on vient d’une école tout devient plus facile. Je pense que ce système a pour seul but la justification des établissements scolaires, mais n’a en réalité aucune logique. On peut être de bons artistes sans un diplôme en art. En revanche on peut être diplômé mais n’avoir aucune conscience artistique. Le même phénomène se présente si l’on est ou pas représentés par une galerie. C’est pour cette raison qu’on se retrouve avec un monde où il est très difficile d’accéder. Nous voyons toujours les mêmes noms dans les galeries d’art.
CHEAP n’est soumis à aucune règle de marché, puisque l’argent gagné avec les ventes sert (à peine) à financer la sortie suivante. Nous n’avons pas les contraintes qu’ont d’autres institutions. Nous sommes libres de montrer seulement ce qu’on a envie de montrer.

Trabant-

Comment est née cette volonté de créer un magazine ?

L’idée du magazine a été proposée par Driss Aroussi, un des codirecteurs avec moi et Claire Béguier. Ce type de revue est assez diffusé à l’étranger mais pas beaucoup en France, et pas du tout dans la ville de Marseille, donc nous avons décidé de nous lancer.

Dites-nous quelques mots sur les choix de ce premier numéro…

Le choix des artistes du numéro zéro (épuisé lors de son lancement en moins de 2 minutes) est tout simplement le reflet de nos coups de cœur.

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Pourquoi l’avoir appelé Cheap ?

CHEAP est un magazine réalisé avec des moyens techniques de base, sur un papier de journal. Donc un support « Cheap » qui fait contrepoids à un contenu qui est lui de qualité.

Infos pratiques :
CHEAP coûte 2 euros. Il est disponible à Vol de Nuits à Marseille et en ligne. Bientôt nous offrirons un formulaire d’abonnement en ligne pour les 4 numéros qui vont sortir en 2013.*

Légendes (de haut en bas) :

© Lourdes Cabrera 2012 ; Trabant © Renaud Duval ; Offices, Highland Park Police Station (most polaroids left in the former police station dated from the 70s) © Yves Marchand & Romain Meffre

Le 3 mai dernier (journée mondiale de la liberté de la presse), Reporters sans Frontières (RSF) a lancé une nouvelle formule de son album les 100 photos*. Invité de ce numéro anniversaire : Martin Parr. Le photographe-star britannique a offert 20 clichés inédits. 20 comme 20 ans, l’âge de ces publications furieusement avant-gardistes à leur époque, noyées dans l’abondante offre qui est née depuis. 

@Martin Parr-Magnum Photos -Japon, Myazaki, plage artificielle du Ocean Dome, 1996

« Quand RSF a lancé l’idée de faire des albums, à l’époque personne n’y croyait », se souvient Olivier Basille, secrétaire général de Reporters sans Frontières. 20 ans plus tard, l’ONG célèbre la pérénnité de ces albums, dont les ventes représentent 50 % de ses recettes, comme nous l’expliquait  sur ce blog Jean-François Julliard, le prédécesseur d’Olivier Basille. C’est une partie de la garantie de l’indépendance, en clair. Le retour sur le devant de la scène et l’appétence du public pour le photo-reportage a permis la création de nombreuses revues qui lui sont consacrées (6 mois, Polka etc…). Une concurrence de fait pour l’album de RSF. « C’est sûr qu’économiquement ça créé de la concurrence pour notre album, reconnaît Olivier Basille. Mais, paradoxalement, nous nous réjouissons de l’existence de ces publication, je rappelle que RSF  défend, entre autres, le pluralisme de la presse. » 

@Martin Parr-Magnum Photos -Japon, Myazaki, plage artificielle du Ocean Dome, 1996

Dans ce contexte d’offre abondante, il était temps de rafraîchir la maquette et d’innover. « Les grands noms de la photographie (qui cèdent leurs droits sur les photos) nous apportent crédibilité et assurent les ventes, ne cache pas le secrétaire général. Mais il était normal d’ouvrir les pages à la nouvelle vague, d’associer la relève à un album dont le but est de collecter de fonds. Nous ne pouvions pas continuer à dire aux autres de réparer la voiture sans mettre nous-mêmes les mains dans le cambouis. » Donc, en plus des 20 clichés inédits pris en Thaïlande et au Cambodge offerts par Martin Parr, les dernières pages du numéro sont consacrées à un entretien avec un jeune photographe cambodgien Philong Sovan. Olivier Basille confie aussi que  l’ONG réfléchit à un projet dans lequel RSF pourrait payer ou mandater des photographes et les faire bénéficier de la visibilité de l’album pour publier leurs travaux. « Sans devenir un média à part entière et à condition de trouver des partenaires financiers, l’idée serait de mettre la main au portefeuille en produisant des travaux censurés ou non produits ailleurs. »

D’ailleurs, cet album est l’occasion aussi de rappeler que la proportion de photographes augmente ces dernières années, parmi les journalistes tués sur les terrains d’informations. « Ce retour en force de l’image professionnelle devient de plus en plus nécessaire pour contrer la propagande et apporter de l’information, alors que désormais tout le monde prend des photos, note Olivier Basille. Cela demande aux photographes professionnels d’aller voir au plus près. » L’hommage rendu par RSF à Rémi Ochlik et le soutien au prix Lucas Dolega sont de douloureuses piqûres de rappel.

L’album

Je ne suis pas une grand admiratrice de l’esthétique de Martin Parr de l’agence Magnum mais sa démarche et la pertinence de son propos font mouche. Son regard distancié et moqueur, notamment dans cette série sur le tourisme de masse, est redoutablement efficace. Les autres, chez Martin Parr, sont souvent un révélateur de ce que nous sommes. Le photographe poil à gratter nous confronte à nos (mauvaises habitudes). Mettez vos amis au défi : quiconque voyage s’est retrouvé dans une des situations photographiées dans cet album. Et puis il y a cet état d’esprit, cette phrase de Parr : « Le quotidien est imbu d’une atrophie morale et d’une absurdité telles que le seul moyen de s’en accommoder est d’acquérir un certain sens de l’humour ». Quoi de mieux pour conclure ?

* Pour soutenir RSF, l’album des 100 photos est disponible chez tous les marchands de journaux au prix de 9,90 € ou sur le site de l’ONG.

Ouvrez les yeux et regardez les murs de votre ville. Normalement, vous trouverez. Vous trouverez la trace d’une expression spontanée qui n’a pas attendu d’autorisation pour s’afficher. Pochoir, graffitis, tags, peintures, mosaïques, collages…le street art intervient dans l’espace public, il se l’approprie de manière éphémère, parfois durable. Ce mouvement englobe, dans un bouillonnement créatif, des esthétiques et des artistes très différents. Laissons-en là l’idée de le définir sans omettre une dernière caractéristique : il ne connaît pas de frontières.

Fort de ce constat, les trois auteurs du webdocumentaire Défense d’afficher ont choisi huit artistes, dans huit villes, réparties sur plusieurs continents. Huit réalisateurs sont chargés de nous balader dans la ville et de dresser un portrait de l’artiste. « Nous voulions poser cette question « qu’est-ce que le street art dit de la ville ? », souligne Sidonie Garnier, co-auteur avec Jeanne Thibord et François Le Gall de Défense d’afficher. Il fallait aussi que les réalisateurs(rices) connaissent très bien les lieux pour qu’ils se concentrent sur l’artiste et son travail. » 

Le choix de la diffusion sur le Net s’est imposé dès le départ même si les auteurs viennent plutôt de l’univers du documentaire. « Pour nous, le street art est mondialisé comme le Net, lance Sidonie Garnier. Et il y a un parallèle évidemment entre la rue et Internet, tous deux sont des espaces libres a priori accessibles à tous et que certains tentent de contrôler ». Internet a joué un rôle important dans la diffusion du street art : les graffeurs ou bien les amateurs ont pu prendre connaissance de la production d’artistes vivants à des milliers de kilomètres d’eux. D’ailleurs, certains artistes intervenant dans le webdoc ont été repérés sur la Toile.

La déambulation virtuelle faite de films courts (de 5 à 8 min) promène l’internaute de São Paulo à New York, de Nairobi au Kenya à Turku en Finlande, de Paris à Athènes, de Bogotá à Singapour. Libre à vous de choisir l’ordre du parcours, de sauter des étapes, d’activer ou pas les bonus insérés dans chaque film. La narration a le mérite de la simplicité. Sans voix off mais à travers des plans de la ville et une interview de l’artiste, Défense d’afficher lance des pistes de réflexion. A Paris, les détournements d’affiches du street artist Ludo questionnent la présence envahissante de la pub dans notre environnement visuel. Le Brésilien Alexandre Orion médite sur le rapport de l’homme à la ville. Bastardilla, seule femme au casting, saupoudre ses peintures de paillettes. Non pas parce qu’elle est une fille mais pour symboliser l’or qui abondait en Colombie avant que le pays ne soit pillé par les Conquistadores. En Grèce, Bleeps traduit en peintures les tourments économiques et sociaux qui touchent la population.

Venus d’horizons et d’endroits divers, proposant chacun une esthétique, une réflexion plus ou moins aboutie sur leur travail, les huit personnages de ce webdoc forment néanmoins une unité. « Ce qui est frappant c’est qu’ils ont tous au départ cette nécessité de réagir à ce qu’il se passe autour d’eux, conclue Sidonie. Ils choisissent donc de le faire dans la rue, un endroit où ils se sentent bien et qu’ils connaissent parfaitement. Un pichador a cette formule géniale : « on a la ville dans la paume de nos mains ».  » Et le besoin de s’exprimer au bout des doigts.

* Le nom de ce post « Un mur trop blanc, c’est trop tentant » est un tag inscrit sur une palissade à Roubaix.

Servane PHILIPPE. 

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Une nouvelle publication a rejoint les étagères de mon kiosque personnel : Zmâla l’oeil curieux. Parce que le monde, celui qui nous entoure ou celui qui nous dépasse, n’est pas toujours celui que l’on nous montre ou celui que nous voulons voir. Le titre de ce magazine est une invitation (peut-être même un manifeste) : Ayons l’oeil curieux… Présentation du passeport de ce beau bébé (qui a déjà trois ans) grâce à Carole Coen, traductrice, rédactrice et secrétaire de rédaction, qui répond aux questions de Photosmatons. 

© Paolo del Aguila Sajami et Stéphane Moiroux/Hans Lucas

Nom : Zmâla, l’oeil curieux/Zmâla, a curious eye.

Date de naissance : 2009. Le #3 est sorti en septembre dernier.

Filiation : Avant cette date, la publication était un annuaire appelé Collectifs, lancé, sous l’impulsion du collectif lyonnais Item, à Visa pour l’image, qui répertoriait les coordonnées des collectifs de photographes. Puis Zmâla est devenu un magazine épais à la mise en page soignée qui accueille dans ses pages le travail photo de collectifs français (13 pour le #3) et étrangers (13 aussi pour le #3). Si le magazine, qui s’adressait surtout aux professionnels, élargit de plus en plus son contenu au grand public, l’annuaire des collectifs participant au numéro a été conservé.

Adresse : http://www.zmala.net/

Photo de famille (l'équipe éditoriale) ©Aldo Sperber

La notion du collectif : Zmâla offre aux collectifs de l’espace et de la visibilité en publiant un de leurs travaux. Dans le #3, ce sont 26 collectifs qui sont représentés…Arrêtons-nous un instant sur cette notion de collectifs. Comment la définir ? Qui sont ces collectifs de photographes et autres collectifs ? Ils sont si nombreux et si différents que quand je pose la question à Carole, elle fait les yeux ronds. Difficile de répondre : les thématiques de travail, le nombre de membres, les types de métiers du collectif (graphiste, vidéastes et photographes ou uniquement des photographes), les façons de fonctionner diffèrent tellement d’une structure à l’autre… Toutefois, « il y a une démarche qui les unit tous qui se résume en un mot : l‘indépendance, fait remarquer Carole. Ils sont tous confrontés à une problématique de survie dans un monde où il est dur de vivre de la photo…Mais, ils se battent pour maintenir leur indépendance vis-à-vis des médias, des agences de photos, des clients. Parce qu’il y a des choses qu’ils veulent montrer qu’elles plaisent ou non, qu’elles rapportent de l’argent ou non. » 

©Laurent Villeret/Dolce vita

Famille : Les parents du bébé Zmâla sont des passionnés et des travailleurs acharnés (quasi bénévoles). Au départ, ils étaient cinq. Les rangs ont peu à peu grossis. Aucun n’est photographe professionnel mais tous ont des connexions très fortes avec le monde de la photo. Ils s’appellent Céline Pévrier, Carole Coen, Eric Karsenty, Raphaële Kipen, Nicolas Pruvost, Fabiola Salle-Ang, Fabien Vernois.

Langue : bilingue français/anglais.

Périodicité : annuel.

Tirage : 3000 exemplaires. Le magazine est vendu en librairie dans toute la France (19 €). Il peut également se commander en contactant l’équipe (contact@zmala.net).

Leitmotiv : « Montrer le monde dans sa diversité, à travers des regards singuliers et des écritures photographiques différentes ».

Alors que l’Inde est considéré comme l’un des cinq pays les plus violents dans le monde pour les femmes*, Reporters sans frontières consacre son album de rentrée aux femmes indiennes. Un bel hommage à Celles qui changent l’Inde. Six photographes de l’agence Magnum (Alessandre Sanguinetti, Martine Franck, Alex Webb, Olivia Arthur, Patrick Zachmann et Raghu Rai) ont photographié différentes personnalités de la plus grande démocratie du monde, aussi imparfaite soit-elle. C’est d’ailleurs la première fois que l’association qui défend la liberté de la presse s’intéresse à l’Inde. Une exposition photos accompagne la sortie de l’album, elle se tient au Petit Palais à Paris, du 21 octobre 2011 au 8 janvier 2012.

Maharashtra. Malsej Ghat. Co-star Katrina KAIF, on set. 2010 © Alessandra Sanguinetti /Magnum

* Ce classement ressort d’une étude réalisée par Trustlaw, une entité de la Fondation Thomson Reuters. Les autres pays qui, au même titre que l’Inde, sont dangereux pour les femmes sont l’Afghanistan, la République Démocratique du Congo, le Pakistan et la Somalie. L’Inde est épinglée en raison des nombreux infanticides et des avortements choisis par les parents quand le bébé est une fille (à ce titre rappelons le très beau diapo sonore de Walter Estrada Undesired). Le Fonds population des Nations unies estiment que 50 millions de fillettes ont disparu en Inde ces 100 dernières années.

Marahashtra. Anuya Kulkarni at home with her husband Ashok Kulkarni, son Anand and mother in law Sharada © Patrich Zachmann/Magnum

Pour compléter ce post, je me permets de signaler le livre Inde, la révolution par les femmes de Dominique Hoeltgen qui aborde le même thème que cet album de RSF.

Delhi. Security guards in mall/hotel complex. At work at security check points. Also training class © Alex Webb/Magnum

Et l’interview que Jean-François Julliard, secrétaire général de RSF, nous avait accordée pour les 25 ans de RSF. Il y explique l’importance de la part des albums dans le financement de RSF.

Gujarat state. Ahmedabad. Ela BHATT, founder of SEWA (Self Employed Women's Association).

Cet accent si marqué du Finistère nord, le mélange des Bleus de l’Océan et du Jaune des cirés Guy Cotten, les marins taiseux…Le diaporama sonore de Théophile Trossat m’a beaucoup touché. « Une journée bateau » fait échos à des rencontres  que j’ai pu faire lorsque j’étais journaliste pour un journal breton. Les marins sont des taiseux, des gens parfois difficiles d’accès. Le métier est difficile, d’autant que ce secteur économique n’est pas présenté comme porteur (euphémisme). Et pourtant, j’avais été très surprise de voir le dynamisme et l’envie de jeunes apprentis qui voulaient prendre la mer. Erwan, le marin au centre de ce diapo sonore, me rappelle des élèves du lycée maritime du Guilvinec. Certains, comme lui, suivaient une tradition familiale où père et grand-père étaient aussi marin-pêcheurs. Par ses photos et le choix de coupler les images et le son, Théophile Trossat réussit à montrer, avec pudeur et poésie, un monde dont on parle finalement peu…

PHOTOSMATONS – Théophile, comment as-tu eu l’idée de travailler sur un jeune marin-pêcheur? 

Théophile Trossat – Un vieil ami, que je n’ai pas vu depuis des lustres et devenu Breton depuis, connaissait un patron pêcheur. Il a su que j’étais photographe et c’est lui qui a demandé à ce patron pêcheur si je pouvais embarquer. L’idée de partir en mer dix jours m’enchantait vraiment. Etre enfermé dans un petit espace avec des gens que j’imaginais bourrus pour les prendre en photo… Ça sentait le paradis. La suite de l’histoire a surtout montré que ça sentait le poisson pourri et le gasoil. Mais, pour ce qui est de l’ambiance, j’ai pas été déçu…

PHOTOSMATONS – Donc le patron accepte de te prendre à bord…

T.T. – Voilà…Trois mois plus tard, j’embarque donc sur le Kreiz ar mor [ndlr : « au milieu de la mer » pour la traduction], grâce à Yannick Calvez, le patron. J’ai rencontré Erwan sur le bateau. C’était le plus jeune et le plus actif, il était partout. En rentrant j’ai édité le sujet tel quel sans vraiment déterminé un angle, si ce n’est celui de suivre le quotidien de marin à bord d’un caseyeur. Rentré à l’EMI-CFD, l’école de photo que j’ai faite, nous devions choisir un sujet à traiter pendant l’année. Avec l’aide d’un de mes profs, Wilfrid Estève, j’ai choisi de reprendre contact avec Erwan pour lui annoncer que je reviendrais chez lui le prendre en photo. Il a accepté, à ma plus grande surprise. Finalement, j’ai passé 10 jours en mer et 4 à terre chez les parents d’Erwan. Comme c’était mon premier montage et que je ne connaissais pas Final cut, j’ai mis un peu de temps à le monter, environ 2 semaines…

PHOTOSMATONS – Est-ce que tu peux décrire Erwan en quelques mots ? 

T.T. – Je ne crois pas pouvoir dire que je le connais vraiment. De ce que j’ai vu c’est en un gros bosseur, volontaire et généreux. Il a l’air de savoir à peu près ce qu’il veut faire de sa vie, il est assez réfléchi. Son attachement à la famille, que ce soit ses parents, son frère mais aussi sa belle-famille, ses oncles et tantes et ses grand parents m’a beaucoup marqué. Tous habitent dans un périmètre assez restreint d’une quinzaine de kilomètres. Quand il rentre de marée, il fait le tour pour voir tout le monde. Je ne crois pas qu’il soit beaucoup sorti de cet îlot familial, je ne crois pas non plus qu’il ait envie d’en partir.

PHOTOSMATONS – Dans tout reportage ou travail de ce type, des évènements inattendus arrivent…

T.T – J’ai été vachement surpris par l’accueil chez les parents d’Erwan, je logeais dans leur village via couchsurfing, mais je passais toute la journée chez eux. Entre les repas et les cafés chez les uns et les autres, les ormeaux du samedi soir…c’était vraiment top. Je les remercie encore, je leur ai promis que je reviendrais et j’y compte bien. L’idéal serait de trouver une bourse ou une résidence qui me permettrait d’y retourner le plus souvent possible et de les suivre pendant plusieurs années.

*Kreiz ar Mor signifie Au Milieu de la Mer en français. C’est le nom du bateau sur lequel travaille le personnage principal de ce diaporama sonore. 

Jérémie Jung, photoreporter tout juste sorti de l’EMI, a réalisé un POM (petit objet multimédia) intitulé Enquêtes de toits sur un groupe de jeunes squatteurs parisiens. Ensemble, ils ont investi le « Mabo », nom de baptême de l’immeuble parisien dans lequel ils se sont posés…un temps seulement. Depuis, ils ont été expulsés et poursuivent leurs chemins séparément.  

De gauche à droite, Titeuf et Goulc’han, autonomes © Jérémie Jung

On connaissait les squatteurs médiatisés et engagés du collectif Jeudi Noir. En voici d’autres. Ceux mis en lumière par Enquêtes de toits, un diaporama sonore réalisé par le photographe Jérémie Jung. C’est en lisant un article sur la création d’un squat homo dans Têtu que Jérémie a voulu approfondir le sujet. Il a donc rencontré et vécu avec huit squatteurs dans un immeuble du Marais à Paris. Cinq d’entre eux ont accepté de se dévoiler en se laissant photographier et interviewer.

Momo, explorateur urbain © Jérémie Jung

Faisons les présentations (par ordre d’apparition sur les photos). Il y a le couple formé par Titeuf et Goulc’han, 23 et 25 ans, : ils veulent voir « chaque recoin de la planète sans en oublier un ». Momo, un Tunisien de 24 ans, qui vit sans papier. Adrien, 32 ans, qui a « très vite réalisé ses rêves d’enfant » et souffre de ne plus en avoir. Et, Jon Ho, ancien toxico de 30 ans qui a « arrêté les Beaux Arts et a raté sa vie ». Le bâtiment, en toile de fond, fait presque office de personnage secondaire. Ses nouveaux occupants l’ont même baptisé le Mabo. » C’était un immeuble de six étages dont trois occupés, les autres étaient fermés et gardés par des maîtres chiens, explique Jérémie Jung qui a vécu un temps avec ses protagonistes. Dans un des appartements, encore meublé, on a découvert un corset. On pense qu’il appartenait à la dernière occupante, une vieille dame ».

Adrien, 32 ans, donne des cours a domicile © Jérémie Jung

A travers son enquête, Jérémie Jung nous livre des morceaux du quotidien de Titeuf et Goulc’han, Momo, Adrien et Jon Ho. L’expulsion qui les guette les place dans une grande précarité. Il faut donc, sans cesse, repérer et trouver d’autres immeubles laissés à l’abandon. « En les suivant, je voulais montrer l’incohérence du système dans lequel on vit, explique Jérémie Jung. Nous sommes dans une ville qui laisse des gens dormir dehors alors qu’il y a tant d’immeubles inhabités. » Il poursuit : « les squatteurs ont également leurs propres incohérences : certains veulent se poser…Ils le disent mais ils vivent en squat…Cela dit dans leur situation, ils n’ont pas forcément d’autres alternatives  » Incohérente également la démarche du couple Titeuf et Goulc’han. Ils rejettent cette société où tout s’achète et se vend alors qu’eux-mêmes vendent leurs corps sur des sites gays… Pour toute personne qui s’interroge sur le sens qu’on donne à la vie, les mots de Jon Ho, Momo, Adrien, Titeuf et Goulc’han font échos : qui n’est pas un jour prisonnier de ses errances, de ses contradictions, de ses questionnements ?

Jon Ho, illustrateur écrivain © Jérémie Jung

Jérémie Jung s’est lancé dans le photojournalisme pour « raconter des histoires ». Et, d’après nous, faire ce métier avec talent et discernement induit non pas de la compassion mais de l’empathie. Cette faculté intuitive de se mettre à la place d’autrui, de percevoir ce qu’il ressent (définition du Larousse). Enquêtes de toits n’est pas une belle histoire. Juste une histoire vraie qui méritait d’être racontée.

« J’ai fini par aimer cette enseigne brillante qui annonce « Photomaton », ce petit tabouret rond qui n’arrête pas de tourner, ce rideau court et plissé. Rien ne fait battre mon coeur plus vite que ces quatre flashes qui crépitent et étincellent en prenant ma photo. A ce moment-là, je suis qui j’ai envie d’être. Je suis le modèle et le photographe. » Signée Andrea Corrona Jenkins (a.k.a. Hula Seventy), une photographe américaine basée à Portland, la phrase est reprise par Raynal Pellicer, auteur passionné de Photomaton (éditions de la Martinière). 


Photosmatons vous invite vivement à vous plonger dans le livre ou aller consulter le site dédié qui ravira les amateurs de gif animés. Ce post n’a pas vocation à résumer le livre très bien documenté, alimenté par de nombreuses photos d’archives qui retrace l’histoire et les nombreux usages du photomaton. Nous voulons surtout découvrir son auteur. Quelqu’un qui se passionne pour cette cabine-qui-permet-de-se-prendre-en-photo-tout-seul a forcément des choses à nous dire… C’est évident. De Photosmatons Le Blog à Photomaton le livre…Conversation avec Raynal Pellicer.

D’où vous vient cette passion pour le photomaton ? 

Il y a trois ans, j’écrivais un livre sur la photographie d’identité judicaire Présumés coupables. Photomaton s’inscrit dans une suite logique, même si cette fois l’aspect identitaire passe vraiment au second plan. Autre raison, je ne suis pas photographe mais réalisateur et je trouve le procédé Photomaton extrêmement télégénique. Les bandes constituées de 4 à 8 clichés (à l’origine), pris à très courts intervalles réguliers, dans des attitudes différentes s’inscrivent sur le même principe que les bandes amovibles du praxinoscope ou du zootrope de la fin du XIXe siècle ! En enchaînant portrait par portrait, image par image, on donne ainsi l’illusion du mouvement, comme de véritables petits films d’animation, avec un charme quelque peu désuet…

Ce charme désuet qui redevient très branché…

Effectivement, il y a cet engouement pour le photomaton vintage, c’est à dire pour le procédé argentique, en noir et blanc avec quatre poses différentes. La qualité des tirages, l’instantanéité du développement et même les portraits ratés contribuent au charme du procédé. D’ailleurs, en cette période du tout numérique, d’autres procédés comme le Lomo ou le Polaroid suscitent également un nouvel intérêt !

Que pensez-vous du relooking des cabines de photomaton du métro parisien par le designer Philippe Stark ? (article du Parisien ici

La société Photomaton a enfin compris qu’elle ne pouvait pas réduire l’usage des cabines uniquement à la réalisation de portraits d’identité. Pendant des années, dans chaque cabine, on pouvait lire l’avertissement suivant :  « il ne faut pas rigoler avec vos photos d’identité ». Involontairement, cette consigne faisait écho à Roland Barthes qui déjà en 1979 écrivait « rien de tel qu’une photo « objective », du genre Photomaton pour faire de vous un individu pénal, fiché par la police « . L’idée de faire relooker les cabines par Philippe Starck rompt ainsi avec l’usage purement administratif ! Tant mieux. Pour ma part, je préfère le côté mécanique des anciennes cabines où il fallait ajuster le tabouret à la bonne hauteur pour la prise de vue…

Passons à nos questions Photomatons…Si vous aviez quatre personnes célèbres à réunir dans une cabine ?

Quatre candidats à l’élection présidentielle ! Quatre hommes et femmes politiques que tout oppose, réunis dans une même étroite cabine, collés les uns contre les autres, visage contre visage pour mieux remplir le cadre.

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Pour une fois dans ce blog, les gens dont on parle ont un visage. Voici Anaïs Dombret et Sylvain Pioutaz, respectivement photographe et réalisateur du webdoc Mon Faso. Eux ont voulu donner un visage à un pays, le Burkina Faso, à travers six de ses habitants. Ces Burkinabés évoquent leur pays, leurs aspirations, leur quotidien. Le format du webdocumentaire valorise particulièrement ce type de narration. Une navigation simple et libre, pas de voix off, des personnages attachants, des séquences où les vidéos prolongent les photos sont autant de partis pris des auteurs. Efficace !

Anaïs, photographe. Sylvain, vidéaste.

Mon Faso… Ce nom énigmatique cache un jeu de mots. Explications d’Anaïs. « Pour la petite histoire, Burkina Faso signifie pays des hommes intègres. C’est un mélange des deux langues importantes sur le territoire. Burkina signifie en mooré, la langue officielle, « intègre ». Faso veut dire, en dioula, « terre des pères, mères ». La patrie, quoi ! Ce qui donne pays des hommes intègres. C’est beau, non ? »

Après plus d’un mois de tournage en 2010 (soit 16 heures de rush, une quarantaine de pellicules de 36 poses données gracieusement par Kodak) et quasiment une année de postproduction, les deux amis livrent un portrait du Pays des hommes intègres à travers Hadiza, la jeune scientifique, Germain, le photographe qui résiste, Sam’s K, animateur de radio engagé, Ebou, la femme au foyer, Adama, le chef cavalier et Seri, président d’une association.

©Anaïs Dombret/Monfaso

Les thématiques ont été choisies avant de partir (éducation, environnement, place de la femme, liberté de la presse). Certains intervenants ont été contactés par mail lors de la préparation du voyage. Les autres se sont imposés sur place par la magie des rencontres. Germain, par exemple. Ce photographe rembourse ses dettes comme il peut avec les portraits qu’il réalise dans son studio. Ses photos ont été remarquées et exposées en France alors que lui n’y a jamais mis les pieds….

On pourrait mentionner aussi Sam’s k, l’artiste/journaliste/animateur de radio. Son charisme transparaît dans la vidéo. Charismatique donc mais aussi courageux. Car ce joli garçon, dont les CD sont vendus à la sauvette dans les rues de Ouaga, fait l’objet de menaces. Il ne fait pas bon parler trop fort de certains sujets. Ecouter son reggae traduit en français (dans les bonus ou ici), vous comprendrez.

Germain, le photographe ©Anaïs Dombret/Monfaso

« On voulait parler d’un pays africain autrement que de façon misérabiliste, souligne Anaïs. Les médias, la télé notamment,  focalisent beaucoup sur la famine, le Sida…Or, le Burkina est un pays avec un brassage de populations, beaucoup d’ethnies. Les gens vivent entre eux et ça se passe plutôt bien. » Leur objectif est atteint. Et l’avenir ? « on a super envie de repartir pour montrer notre vision du monde ! »

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