Les stigmates de la catastrophe

27/04/2013

L’un a les mots, l’autre les yeux.

En mars 2012, Arnauld Bernard (journaliste) et Nicolas Datiche (photographe), se sont rendus au Japon, un an après le tsunami qui a ravagé les côtes du nord-est de l’île de Honshü. Ils viennent d’auto-produire un livre Tsunami Afternath, tiré de leurs travaux sur place. Ces deux membres du Collectif Off source racontent et photographient des immensités fantomatiques où les déchets sont les seuls restes du passage de l’homme. Le silence étourdissant, parfois rompu par le bruit des palmes d’un hélico, s’impose à tous les niveaux. « On se mettait spontanément à chuchoter, raconte Nicolas, alors qu’il n’y avait aucune raison de le faire. »

Les auteurs embarquent le lecteur dans un monde qu’il a la sensation de connaître en raison du flot incessant de reportages publiés à l’époque. Et pourtant… Nicolas Datiche et Arnauld Bernard ont pris leur temps, ont rencontré des survivants, des déshérités, des familles de victimes. Pas question de faire un instantané de la situation. Au contraire, ils proposent un portrait construit et réfléchi de l’état des choses.

Page après page, le lecteur prend le temps de réaliser : l’ampleur de la catastrophe, ses conséquences. Il ne faut pas se tromper sur ce livre : ce n’est pas un récit de journalistes dans un paysage de récit de SF. C’est un témoignage qui implique à la fois les auteurs et la réalité qu’il y a derrière. Pas étonnant d’ailleurs que Nicolas Datiche, le photographe, part s’installer au Japon.

>>>> Pour Photosmatons, ils ont chacun choisi une photo qu’il commente.

Check point d'entree de la zone interdite a Hirono ©Nicolas Datiche/Wostok Press

Check point d’entree de la zone interdite a Hirono ©Nicolas Datiche/Off source

Arnauld Bernard : « Dans le cadre de ce reportage, notre premier rendez-vous avait lieu à l’entrée de la zone interdite, autour de la centrale accidentée de Fukushima. Sur l’autoroute, rien ne laissait présager de ce qui se trouvait à une poignée de kilomètres. A la sortie d’un village, la route s’arrête, tout simplement. Les automobilistes sont appelés à faire demi-tour, et s’ils ne suivent pas ce conseil, ils tombent nez à nez avec le check-point de J-Village. Et en quelques centaines de mètres, les compteurs s’affolent : la radioactivité est là, tout autour, invisible, et instinctivement, on respire moins bien. De la zone interdite sort des camionnettes ou des autobus remplis de travailleurs qui ont l’air exténués. Les gardes nationaux qui tiennent le check-point ont pour seule protection un masque, comme celui que l’on porte dans le reste du Japon quand on a la grippe. Les militaires viennent à notre rencontre, veulent connaître nos intentions. Derrière l’un d’eux, j’aperçois une pelouse ornée d’un ballon de football grotesque, rappelant que c’est ici que s’entraînait l’équipe nationale, avant la catastrophe, car le coin était réputé pour son bon air marin. Dans l’épicerie du village, les travailleurs rencontrés ont l’air jeunes, très jeunes pour certains. Ce sont des travailleurs journaliers, qui touchent des primes pour travailler dans ces conditions dangereuses, et à qui on demande parfois de débrancher leurs compteurs pour sous-évaluer les taux de radiation. La photo de ce barrage symbolise pour moi la gravité de la situation, mais également le début des mensonges, de la désinformation, de l’inefficacité des dispositifs mis en place autour de cette crise. Et l’impression d’une improvisation permanente, aussi. »

Sanctuaire shinto detruit parmis les ruines ©Nicolas Datiche/Wostok Press

Sanctuaire shinto détruit parmi les ruines ©Nicolas Datiche/Off source

Nicolas Datiche : « La première fois que je me suis rendu à Omagarihama (Higashi-Matsushima), le sentiment le plus fort était que rien n’avait changé depuis le jour du tsunami, que l’eau venait de se retirer, et ce même un an après la catastrophe. Nous avions, dans un premier temps, rencontré des habitants de ce quartier résidentiel de bord de mer pour réaliser des interviews. Au milieu des maisons ravagées, un mélange de boue, de détritus, d’objets de la vie courante et d’éléments de vie humaines recouvrait le sol… Et puis il y avait ce bateau, le Chôkai-maru, qui avait été porté par les vagues par dessus la jetée et qui avait écrasé plusieurs maisons, dont nous venions de rencontrer les propriétaires survivants. C’était la fin de l’après-midi, la lumière commençait à tomber sur le lotissement, on se promenaient au milieu de ces ruines, parlant peu, chuchotant plutôt, tant le silence était impressionnant. Puis le vol d’un hélicoptère de la sécurité civile a commencé à se faire entendre, et l’absence totale de bâtiment ou de relief amplifiait le son de manière cinématographique, bien avant qu’on ne puisse le voir. C’est ce qu’avait dû entendre les rescapés, quelques heures après la vague. Avant que le soleil ne se couche, j’ai aperçu le sanctuaire Shintô. J’avais trouvé ma photo. »

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