Après avoir discuté du diaporama sonore et des POM dans un post précédent, les co-fondateurs des soirées Diapéro, Marianne Rigaux, Paul-Alexis Bernard et Gilles Donada, partagent leurs coups de cœur.

Le coup de coeur de Marianne >>>> Erwan, une jeunesse bateau de Théophile Trossat. J’aime le rythme du montage, les choix artistiques, les effets de montage qui ne sont pas “gratuits” mais qui viennent au contraire servir le fond et reconstituer un univers. Tout est mesuré et maîtrisé au dixième de seconde et le résultat est audacieux. Il illustre à la perfection les deux rouages du diaporama sonore : rigueur et créativité. Nous attendons avec impatience son prochain projet et nous l’aiderons à le réaliser.

Le coup de coeur de Paul-Alexis >>>>> An outsized man in every dimension, de Lize O Baylen, du Los Angeles Times. Très bel exercice d’équilibriste. Pour un diaporama sonore réalisé en solo, il me semble que le résultat est remarquable. Le sujet et les images sont a priori dérangeants, mais le regard reste à bonne distance, fort et sensible. Le montage est simple mais maîtrisé. L’immersion, progressive, fonctionne à merveille.

Le coup de coeur de Gilles >>>>> Marianne m’a piqué mon premier et vrai coup de cœur historique, et jusqu’à présent inégalé. Pour Photosmatons, je dirais qu’il s’agit du making of du hors-série Pèlerin sur Notre-Dame de Paris vue du ciel (que j’avais commandé quand je travaillais pour le magazine Pèlerin). J’ai aimé mettre dans les pattes d’un photographe solitaire et aguerri une jeune photographe très douée, Louise Allavoine. Elle l’a suivi, lui et son ballon captif aérien lors de ses prises de vues matinales, alors que la cathédrale était vide et que le chronomètre tournait avant l’arrivée des foules de visiteurs. Elle a non seulement réussi à expliquer son travail (grâce, notamment, à de beaux stop motion) mais elle a également recueilli le témoignage de ce photographe qui protège jalousement son savoir-faire.

>>>>>>>>>> POUR EN SAVOIR PLUS …

– La page Facebook de Diapéro pour rejoindre la communauté
– le site Diapéro pour voir les diaporamas diffusés (ou non), proposer une réalisation pour le prochain diapéro, ou même constituer un binôme.
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Si pour toi la POM est le fruit préféré de Jacques Chirac, si quand on te dit diaporama sonore, tu entends surtout « diapo » rapport aux soirées visionnage de photos de vacances, ce post est fait pour toi. Marianne Rigaux, Paul-Alexis Bernard et Gilles Donada reviennent sur un format utilisé par un nombre croissant de photographes et de journalistes. Ces trois-là ont créé les soirées « Diapéro » pour promouvoir ce format court. Le public visionne des diaporamas sonores et en discute…autour d’un verre.

Le public lors du Diapéro #2 en février 2013 ©Gilles Donada

Le public lors du Diapéro #2 en février 2013 ©Gilles Donada

Quelle est la différence entre une Petite Oeuvre Multimédia (POM) et un diaporama sonore ?

> Paul-Alexis Bernard (responsable des formations multimédia à l’ESJ Pro) : Le débat est récurrent. Nous nous posons régulièrement la question, Marianne, Gilles et moi. Et nous arrivons (presque) toujours à la même conclusion. Diaporama sonore et POM ne sont pas opposables. Au contraire, selon nous, le diaporama sonore fait partie des POM, reportages et autres formats narratifs multimédias.

La particularité du diaporama sonore, par rapport aux autres types de POM, c’est que la narration est essentiellement portée par de l’image fixe et du son. C’est cette articulation élémentaire qui fait la force de ce format. Nous considérons qu’il peut y avoir l’incursion de quelques courtes séquences vidéos. Mais elles ne prennent jamais le dessus sur la photographie.

On admet aussi que le diaporama sonore propose une narration “linéaire” ou “imposée”. Pas au sens péjoratif, mais simplement parce que l’internaute n’est pas contraint de choisir parmi plusieurs chemins de narration. Il se laisse porter par le seul chemin proposé par l’auteur.

Marianne Rigaux (à droite) et l'un des invités du Diapéro #2 au Café de Paris le 20 février 2013

Marianne Rigaux (à droite) et l’un des invités du Diapéro #2 au Café de Paris le 20 février 2013 ©Gilles Donada

Existe-t-il une définition arrêtée d’un POM ?

> MARIANNE Rigaux (journaliste web) : Il n’y a pas de définition arrêtée. La Petite Oeuvre Multimédia (ou Objet) a été “conceptualisée” par Wilfrid Estève et Virginie Terrasse en 2005 dans le cadre de leurs travaux et de leurs formations à l’EMI-CFD [ndlr : école des métiers de l’information à Paris]. Pour moi, la POM implique des effets d’animation et une recherche artistique poussée qui va au-delà du simple diaporama sonore qui reste plus “soft”.

Je renverrai à cet article de Wilfrid pour OWNI où il tente une définition des nouveaux formats.

Y a-t-il plusieurs « chapelles » dans la grande famille des POM ?

> GILLES Donada (chargé des audiences digitales chez Bayard Presse) : La tentation, bien humaine, est toujours de bâtir des chapelles pour en devenir le chapelain ! Pour filer la métaphore architecturale, je vois plutôt les POM comme une grande cathédrale avec, dans les bas-côtés, des petites chapelles qui communiquent entre elles. Leur point commun, à mon avis, c’est d’être des formats audiovisuels courts. Je ne dirais pas simples pour autant car, plus c’est court, plus son exécution réclame une dextérité particulière.

Dans le trio que nous formons avec Marianne et Paul-Alexis, je suis, sans doute, le plus pointilleux concernant ce qui définit un diaporama sonore (ou un “photo film”, comme le disait une photographe présente au dernier Diapéro).

Pour moi, c’est un production audiovisuelle courte (autour de 3’30 mn) résultant d’un travail de montage d’un reportage photojournalistique et radiophonique. Si on ajoute de la vidéo, cela devient, pour moi, un vidéographie. Des productions récentes m’ont convaincu que le format photo + son seuls sont les plus efficaces.

Je pense au beau travail de Jéremie Jung pour une ONG : un superbe diaporama sonore, très travaillé sur le plan du montage (avec un jeu sur les apparitions/disparitions), qui perd soudain en intensité car il a dû introduire une séquence vidéo que je trouve plate et sans poésie, contrairement à tout ce qui précédait.

Ce que j’aime dans le diaporama sonore, c’est d’être un genre à la lisière du journalisme et du travail d’auteur. Cela tient au regard du photojournaliste, si singulier ; et au travail sur le son, notamment les ambiances sonores.

Y a-t-il des règles à respecter ou au contraire le ou la POM laisse-t-il une très grande marge de liberté ?

> MARIANNE : Il y a des règles en terme de narration, mais une grande marge de liberté en terme de créativité. La règle, c’est que le son et les images racontent quelque chose ensemble. Et pas le son d’un côté, genre j’enregistre une interview vite fait, et les images de l’autre, genre je réfléchis comme pour un portfolio papier. Il faut vraiment que les deux se répondent et soient pensés ensemble. Côté créativité, là, il y a une grande liberté dans la façon de photographie, de monter le son, de créer des effets de coïncidence son/image ou au contraire de désynchronisation dans le diaporama. C’est un format qui demande une grande rigueur au moment de la récolte de la matière, mais qui permet de s’amuser et de tester des choses dans le rendu.

Paul-Alexis Bernard, co-fondateur des soirées, lors du dernier Diapéro.

Paul-Alexis Bernard, co-fondateur des soirées, lors du dernier Diapéro ©Gilles Donada

– Ce format est-il aussi répondu chez nos amis étrangers ?

> PAB : Pas mal oui. Le Guardian et la BBC, chez nos confrères britanniques, mettent régulièrement en avant ce format. Aux Etats-Unis, les “grands médias” l’utilisent depuis longtemps. Le New York Times en a même fait un format privilégié pour alimenter des projets multimédias ambitieux ou des webdocs, tels que One in 8 Million (2009). Depuis quelques mois, outre-Atlantique, la tendance est plutôt à “déstructurer” le diaporama sonore en proposant à l’internaute une navigation “clic après clic”, entre les images et les extraits sonores, avec l’outil Zeega par exemple…

Certains médias anglo-saxons l’exploitent aussi avec des approches originales, plus ou moins réussies. Par exemple, le Financial Times l’utilise pour des angles didactiques, pédagogiques, en exploitant des photos d’agences, des images d’archives ou d’illustration, et pas nécessairement comme format de reportage classique.

Parlons de Diapéro…Qu’est-ce qui vous plaît dans le diaporama sonore ?

> GILLES : Ce qui me touche tant, c’est son côté miraculeux : grâce au regard unique du photographe et à l’oreille, tout aussi unique du reporter radio, le diaporama sonore nous offre une rencontre en profondeur avec des personnes et des réalités humaines complexes.

Le diaporama sonore est un média informatif qui fonctionne sur le mode de l’allusion : il ne cherche pas à tout dire, et, pourtant, le peu qu’il révèle dit déjà beaucoup de ce que vivent les personnes rencontrées.

Cette plongée, cette immersion a le pouvoir de distendre, chez le spectateur, la notion du temps. Il m’arrive fréquemment, après avoir fini de visionner un diaporama sonore de vérifier sa durée : le time code indiqué est toujours plus court que le temps subjectif que j’ai passé. C’est magique !

Derrière un slogan un peu potache et humoristique (Des images, du son et de la bière), vous avez lancé des soirées au cours desquelles vous projetez une sélection de diaporamas sonores. Quel est l’objectif de ces soirées ?

> PAB : Regarder, écouter, et… boire. Blague à part, notre objectif est de partager notre passion pour ce format, de le promouvoir, le faire connaître et le faire apprécier. Lors de ces soirées, nous alternons les visionnages de coups de cœur, les débats avec des auteurs, des diffuseurs, etc. Nous échangeons sur les aspects éditoriaux (sujets, angles, schémas narratifs), mais aussi sur les questions techniques (outils, montage, etc), et même financières (statut des auteurs, niveaux de rémunération, financements, débouchés)… Si, grâce à ces rendez-vous, nous pouvons convaincre des journalistes d’explorer ce format, et des diffuseurs de miser sur cette narration innovante, nous serons comblés.

Gilles Donada (à droite) lors du Diapéro #2.

Gilles Donada (à droite) lors du Diapéro #2 ©Marianne Rigaux

A l’heure où le Net renouvelle beaucoup les genres et où les modes passent aussi vite qu’elles ne s’inventent, le POM a-t-il un avenir durable ? Comment voyez-vous cet avenir ?

> GILLES : Je crois que le POM a un avenir car c’est un format accessible, pour celui qui le réalise comme pour celui qui le diffuse. Pour le premier, il travaille en reportage, en lumière naturelle, avec les éléments qu’il rencontre. On estime qu’il faut compter environ trois jours entre le reportage, l’éditing et le montage d’un reportage (même si certains mettent beaucoup plus de temps car ils tâtonnent, cherchent, expérimentent). Côté diffuseur, c’est le tarif d’un dossier pigé pour le  papier (Cf. le crowdsourcing des tarifs de diaporamas sonores). On peut l’encapsuler facilement dans ses pages courantes et le compléter par un article ou d’autres informations.

Un conseil à un novice qui voudrait réaliser son premier POM ?

> MARIANNE : Il faut d’abord un bon sujet ! C’est bête à dire, mais c’est comme pour n’importe quel reportage : s’il n’y a pas d’histoire, il n’y a pas de POM. Il faut regarder de nombreux diaporamas sonores, pour s’inspirer de ce qui se fait de bien. Il ne faut pas s’improviser photographe ou preneur de son. Soit on sait faire les deux, soit on bosse en binôme. Mais des photos de qualité moyenne ou un son désagréable à l’écoute sont vraiment rédhibitoires. Il faut penser le montage dès le reportage sur le terrain, c’est à dire engranger les images ou les sons dont on aura besoin pour créer des effets de montage. Par exemple un stop motion ne s’improvise pas une fois devant Final Cut. Idem pour le son : je prends systématiquement une à deux minutes de « blanc », c’est à dire le bruit, ou même le silence, tel qu’on l’entend sur le lieu de l’enregistrement. Cela permet une plus grande fluidité dans le montage son. Et puis après, ben, il faut essayer, tenter des choses, voir si ça marche, recommencer…

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Suite et fin de notre série sur les souvenirs de reportage de la journaliste Marie-Adélaïde Scigacz, partie en 2010, avec le photographe Augustin Svatovski et une confrère sur les traces d’un des derniers trains forestiers d’Europe. Le train circule dans la forêt des Carpates, au départ de Viseu de Sus, dans le nord de la Roumanie.

Roumanie, 2010 © Augustin Svatovski

« J’adore cette photo qui ressemble à une google streetview. Elle donne envie de cliquer sur les rails pour s’avancer dans la forêt. La contempler maintenant, trois ans après le voyage, reste une expérience troublante. Toute la journée la lumière automnale a éclairé la montagne à densité égale, jusqu’à ce que la nuit tombe. Aube-crépuscule-nuit. Une quinzaine de kilomètres plus loin, avant que notre train ne fasse demi-tour sur l’unique voix, la vue ne change pas. La montagne reste rousse et lointaine. Autour, la forêt s’épaissit, mais l’horizon continue de vous rappeler que vous n’irez jamais assez loin….

Viseu de Sus, Roumanie, 2010 © Augustin Svatovski

Que vous n’explorerez jamais les Maramures. Il n’y a sans doute que les bûcherons du coin qui savent vraiment ce qu’il y a de l’autre côté : sans doute la réplique exacte de ce qu’on trouve de ce côté-ci. N’empêche, ne pas le savoir, c’est déjà un peu fantasmer. Voilà ce qu’on a fait pendant deux jours, au pied de ces montagnes rousses. On y a même vu ce qu’il n’y avait pas. « oh, un ours ! » « Nan, c’est un tronc. » « Oh, un ours ! » « Nan, c’est une ombre ». « Oh, un ours ! »  « Nan, c’est un gros type de dos ». Avec le recul, je réalise qu’on aurait pu raconter à tout le monde avoir vu des ours. C’était vrai. »

Notre escapade à bord du train forestier des Carpates continue avec notre guide, la journaliste Marie-Adélaïde Scigacz. Elle plonge dans ses souvenirs et nous raconte le reportage qu’elle a réalisé en compagnie d’une autre journaliste et du photographe Augustin Svatovski. Dans cet épisode, les reporters sont à bord du train quand l’une des voitures déraille…

avec les cheminots de Viseu de Sus, Roumanie, 2010 © Augustin Svatovski

« Il paraît que c’est « la routine ». Si ce n’était pas le cas, d’ailleurs, il fallait vraiment manquer de bol pour dérailler 3 fois en une journée. Ce qui nous est arrivé. Mais ce qui, justement, arrive tout le temps, donc ça va. Quiconque à déjà essayer de démarrer avec le frein à main, peut imaginer la sensation d’un train de Viseu qui déraille. Multipliez par 10, remplacez « voiture » par « poids lourd » et vous serez proche de cette réalité. Comme les urbains que nous sommes n’ont pas la moindre idée de ce qu’il faut faire dans ces cas là (si, sortir un appareil photo), nous sommes descendus à la hâte de la locomotive chauffée. Avec l’air de dire : « Un soucis, messieurs ? ».

Il faut déblayer les voie à la main, Roumanie, 2010 © Augustin Svatovski

« Le souci, c’est que ces wagons transportent plusieurs tonnes de bois, que des ouvriers voyagent et fument tranquillement perchés sur ces essieux et que le poids des troncs d’arbres, en basculant, vrillent le métal comme un carambar. L’accident les a contrarié quelques minutes, mais personne n’a râlé. Les hommes (il n’y avait pas de femmes hormis nous) ont attrapé des tiges de métal et ont commencé à dégager les troncs d’arbres qui encombraient les rails. Ils ont sacrifié ce chargement et décroché le wagon tordu. Le garde-forestier qui remplissait de la paperasse au coin du poêle, seul moyen de chauffage dans le wagon, a supervisé l’opération. Les autres l’ont regardé avec un peu de mépris parce que superviser, c’est quand même le meilleur moyen de ne rien foutre. Mais à coté, il y avait nous avec nos appareils photos, donc bon. »

On poursuit notre escapade dans les Carpates en compagnie de la journaliste Marie-Adélaïde Scigacz. En octobre 2010, elle part avec le photographe Augustin Svatovski et une autre amie journaliste en Roumanie, pour un reportage sur la dernière ligne de chemin de fer forestière d’Europe. Augustin s’occupe des images et les autres se chargent des mots. Marie-Adélaïde Scigacz commente une photo de la sortie de la gare de Viseu de Sus, au petit matin. 

Gare de Viseu de Sus, Roumanie, 2010 © Augustin Svatovski

« J’ai la même photo dans mon portable. Je l’ai prise ce matin-là et je l’ai envoyée à mon copain, légendée : « ici, c’est l’éclate. Je l’adore. D’abord, parce que c’est un cliché pétri de mauvaise foi. Ce beau pays qu’est la Roumanie, et que nous avons traversé furtivement, a beaucoup plus à offrir que cette gare désaffectée, délabrée, prête à s’affaisser dans la boue. Pourtant, dites que vous êtes en Roumanie, envoyez cette photo par MMS à quelqu’un et il pensera sans doute que vous venez de lui envoyer la carte postale la plus authentique disponible, depuis la rupture de stock des portraits de Ceaucescu. La publier, c’est, comme dirait ma mère : « remettre 10 balles dans le flipper ». Perpétuer l’idée que ce pays est un tas de boue agonisant sur les cendres du communisme, à la campagne rude et aux coutumes médiévales. Il y a sans doute du vrai (vous avez la photo, « le cliché », sous les yeux), mais je sais pour avoir grandie dans une région industrielle universellement considérée comme moche, que ces images ne reflètent que partiellement la réalité. Et qu’elles sont belles. Il suffit de faire un tour à 180 degrés pour distinguer les petites maisons aux volets et aux toits rouges. Les pommiers dans les jardins, la rivière etc…Mais tant qu’elle existera, cette désolation méritera qu’on la prenne en photo. Ne serait-ce que pour faire croire qu’on souffre alors qu’on s’éclate ! »


En octobre 2010, le photographe Augustin Svatovski part avec deux amies journalistes en Roumanie, pour un reportage sur la dernière ligne de chemin de fer forestière d’Europe. Augustin s’occupe des images. Ca tombe bien, les autres maîtrisent les mots pour raconter ce périple. En lisant Marie-Adélaïde Scigacz qui a plongé dans ses souvenirs Photosmatons, on imagine les poils qui se hérissent, en voyant la photo de cette gare perdue au fin fond des Carpates…

Gare de Viseu de Sus, Roumanie, 2010 © Augustin Svatovski

« Attendre un train à 5h du matin, en novembre, à la gare forestière de Viseu de Sus, c’est à la fois exactement la même chose et fondamentalement le contraire d’attendre un taxi à l’aube en janvier, Porte de Clignancourt. Hostilité, bonjour. Température négative ou presque, silence absolu, décors apocalyptiques etc.

La solitude a été inventée là : à l’entrée de la forêt des Maramures ou sur le bord du périph. Mais bien là, à la frontière de quelque chose, où la route vous suggère pourtant qu’il y a eu (où qu’il y aura bientôt) des hommes, là ou vous vous tenez tout seul du bout de vos orteils congelés. Ce matin-là, l’humanité venait d’arriver à la gare de Viseu, sous la forme de ses trois types en bonnet de laine. Des bûcherons ou des cheminots ? Les deux ? Dans les guides de conversation franco-roumains, on vous apprend à demander les toilettes, pas à questionner un type sur la raison qui le pousse à se lever aux aurores pour s’enfoncer dans la montagne. En hochant la tête, ils ont accepté qu’on embarque avec eux. Il nous on laissé photographié le début de leur journée de travail. Plus vraisemblablement, ils se contrefoutaient qu’on embarque avec eux ou non, qu’on descende à la première gare ou pas, ou qu’on tombe dans un lac gelé. Pourtant, là-bas, ça se voit quand vous n’avez pas l’habitude. Ça se voit à la grimace que vous faites quand vous avalez une gorgée de Tuica (alcool à base de prunes et de flammes de l’enfer). Ça se voit à là façon dont vous rotez votre petit-déjeuner (de la charcuterie). Ça se voit aux regards qu’ils vous lancent quand vous faites mumuse avec les chiens semi-errants au lieu de trimballer des haches et des poutrelles.

le train en partance vers la montagne, Roumanie, 2010 © Augustin Svatovski

Cette voie de chemin de fer traverse les Maramures quasiment jusqu’à la frontière ukrainienne. Des types partent toute la semaine dans la forêt, découpent des troncs à longueur de journée jusqu’au vendredi. D’autres construisent des habitations, déstinées aux premiers. Il n’existe que le rail pour sortir de là ces gens et ces bouts de bois. Une fois à la gare de Viseu, le bois empreinte la route, et peut-être l’avez-vous sous les fesses, là tout de suite, sous la forme d’un tabouret Ikea. Mais pour l’acheminer de la montagne à la vallée, il n’existe que ces trains et ces hommes en bonnet de laine, qui crachent de la buée à 5h du matin, à la gare forestière de Viseu de Sus. »

(à suivre…)