MOIS DE LA PHOTO. Une amie à moi trouve que les photos de Todd Hido prises derrière le pare-brise ressemblent à des tableaux. Elle aime aussi beaucoup le cinéma de David Lynch. L’univers du réalisateur de Mulholland Drive est souvent cité pour parler du travail de Todd Hido, exposé à la Galerie Particulière à Paris. Les atmosphères créées par le regard du photographe américain ont quelque chose de très cinématographique avec un scénario qui s’intéresse à cette autre Amérique, loin du rêve américain. Dans l’histoire, Todd Hido conduit (et se photographie). En route, il croise des maisons et des femmes souvent blondes (et il les photographie). Comme pour un film, il ne faut pas trop en dire. Sachez seulement une dernière chose : Todd Hido ne retouche jamais ses photos et obtient ces couleurs incroyables avec un temps d’exposition très long.  

« I drive, I drive a lot.
People ask me how I find my pictures. I tell them I drive around.
I drive and drive and I mostly don’t find anything that I interesting to me. But then, something calls out. Something that looks sort of off or maybe an empty space. Sometimes it’s a sad scène. I like that kind of stuff. So I take the photos and some are good! And so I keep driving and looking and taking pictures »
Todd Hido

« Je conduis, je conduis beaucoup. Les gens me demandent comment je trouve mes images. Je leur dis que je me balade en voiture. Je conduis et conduis et la plupart du temps je ne trouve rien d’intéressant. Puis, quelque chose résonne en moi. Quelque chose qui cloche ou peut-être un espace vide. Souvent c’est une vue triste. J’aime ce genre de trucs. Donc je prends des photos et certaines sont bonnes ! Et je continue de conduire, d’observer et de prendre des photos. »

Todd Hido

Légendes :

#9308, C_Print, 61×50,8cm, 2010, -®Todd Hido, courtesy La Galerie Particuliere

#2840, C-Print, 96x76cm, 2001_-®ToddHido_CourtesyLaGalerieParticuliere

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Back from Liverpool

22/11/2012

La ville d’origine des Beatles a accueilli pendant 10 semaines la 7e édition de sa biennale d’art contemporain créée en 1999. Vidéos, installations, peintures, sculptures et photos. L’art contemporain s’expose sous toutes ses formes et dans toute la ville : 242 artistes, 27 lieux. Il faut souligner la gratuité de toutes les expos. Pour cette édition, les organisateurs ont choisi le thème de l’hospitalité. La photo n’est pas forcément le média le plus prisé des artistes contemporains. Il y avait bien quelques expos mais loin de l’overdose d’images, les vrais amateurs de photos auront à peine de quoi se rassasier.

THE UNEXPECTED GUEST. A la Tea Factory, Sabelo Mlangeni présentent deux séries de noir et blanc, My Storie (2012) et Men Only (2008-09) avec une préférence pour cette dernière. Voici un extrait du dossier de presse qui explique la démarche du photographe sud-africain : »il s’intéresse à la définition politique et à la définition sociale des « étrangers » (…) Ses photos soulignent la zone grise entre des forces contraires comme l’acceptation et la discrimination. » GILBERT, GEORGE, MARTIN. La Tate Liverpool est un très bel espace loti dans une partie des anciens docs. L’expo concoctée pour la biennale tourne autour de la notion d’identité britannique. Quoi de plus évident que de retrouver certaines figures incontournables de la photographie contemporaine britannique : le duo Gilbert and George et Martin Parr. On y voit aussi les paysages souillés de Keith Arnatt et une série monumentale d’intérieurs malaisiens exposée sur toute la largeur d’un mur par Symrin Gill. NOIR C’EST NOIR. Deux expos ont lieu dans le noir absolu. Signe d’une tendance ? Pour voir l’installation du Coréen Park Sheung Chuen à la Tate, le visiteur doit utiliser le flash de son appareil photo. A travel without visual experience interroge le tourisme de masse. Devoir user de son flash de façon intempestive devient amusant puis vite lassant. Preuve peut-être que l’artiste qui voulait nous questionner sur la pratique du tourisme a-t-il atteint son but ? Beaucoup plus vibrante est l’expérience proposée à la Open Eye Gallery. Muni d’une loupiotte fournie à l’entrée, intrigué le visiteur pénètre ce noir absolu, il plonge -comme un voyeur- dans les sous-bois de Tokyo, dans les années 70, la nuit. Les photographies du Japonais Kohei Yoshiyuki donnent à voir ceux qui matent, (se) tripotent et font l’amour dans les fourrés.

La biennale se termine. Certes, elle est l’occasion de découvrir les photographes cités dans de bonnes conditions…Pour le reste, il y a internet. Au-delà de cette manifestation, aussi réussie soit-elle, il y a tellement d’autres raisons de se rendre à Liverpool : respirer l’air de la Mersey, la fierté de ses habitants, entendre l’accent et les reprises des Beatles dans les pubs en regrettant à jamais de n’avoir pas connu la grande époque, de se demander qui sont ces grands oiseaux emblèmes de la ville, d’aller voir (ou pas) le Anfield Stadium, de se promener sur les docks…Des exemples parmi tant d’autres !

Légendes : Cleansing, 2008 © Sabelo Mlangeni /Courtesy of the artist and Stevenson, Cape Town and Johannesburg copy //// Gilbert & George, England 1980 © Gilbert and George //// Untitled, c. 1987 © Mark Morrisroe. Courtesy of The Estate of Mark Morrisroe (Ringier Collection) at Fotomuseum Winterthur //// Untitled, 1972 © Kohei Yoshiyuki, Courtesy Yossi Milo Gallery, New York Lire le reste de cette entrée »

Vous avez adoré Mamika, vous allez craquer pour Gigi. Avec un regard aussi complice que celui du photographe Sacha Goldberger, Alix Bérard fait poser sa grand-mère de 88 ans. Si les photos de Mamika jouent volontiers la carte de l’humour et du second degré, celles d’Alix s’inscrivent dans un univers noir et blanc plus poétique. 

Il rendait régulièrement visite à sa grand-mère. Au tout début, il l’a photographiée avec un numérique. Mais la pratique du numérique ne lui convenait pas. Il s’est alors tourné vers quelque chose de plus instantané et de plus ancien : le Polaroïd. Sa grand-mère, un peu réticente au départ, a joué le jeu de la muse. La rencontre entre le bon appareil et le bon modèle a opéré. Gigi qui rit, Gigi qui frissonne ou qui fait de la magie cloudy Gigi…Au fur et à mesure des séances, Alix Bérard a constitué une véritable série.

 

Vieux

« J’aime les êtres humains au sens large », explique Alix quand je lui fais remarquer que la représentation des vieux dans la société n’est pas très valorisante ou valorisée. Lui aime les histoires des personnes âgées et observer « les liens entre le temps dans lequel ils ont vécu et celui dans lequel ils sont ». Ceci dit Alix ne cherchait pas spécialement à photographier sa grand-mère. Les choses se sont faites de façon spontanée. Il ne cherche pas non plus à l’embellir : « je n’ai pas de recherche particulière sur l’esthétique, souligne-t-il. Même si certaines photos sont très posées, la plupart du temps j’essaie de la prendre au naturel. » Pourquoi ces photos sont belles ? Sans doute parce qu’elles reflètent la relation particulière entre la Grand-mère (le modèle) et son petit-fils (le photographe). Elles rappellent aussi que les années qui avancent n’empêchent pas de poser, à 88 ans, devant un appareil photo avec ses rides et ses ridules et de dégager une certaine beauté. Bref, de dégager plus de sérénité qu’une mamie liftée.

Technique compliquée

Alix utilise la technique de la double exposition pour insérer certains éléments dans les photos de Gigi (celle avec le nuage par exemple). Le principe est de se faire rencontrer deux images. Il m’a expliqué le procédé mais je suis incapable de reproduire le mécanisme avec des mots. C’est une sorte de Photoshop manuel et à l’ancienne. Au lieu de retoucher numériquement les photos, on reprend une photo de ce qu’on veut intégrer à la première photo (qui n’a pas été développée). Un processus assez long et complexe. « Finalement la pratique du Polaroïd est assez paradoxale, constate Alix. Bon, tu as ta photo tout de suite. Pour les impatients comme moi c’est génial. Mais il faut prendre beaucoup de temps pour bien utiliser l’appareil ».

Portrait chinois

Alix, si tu étais…Une ville : Fécamp / une saison : le printemps / un âge : 28 ans (le sien) / un écrivain : Daniel Pennac / un livre : Tortilla Flat de John Steinbeck / un sentiment : la joie / un métier : photographe / une couleur : orange / une figure féminine : Gigi / quatre personnes à réunir pour un dîner : Coluche, Gainsbourg, Einstein, Mata Hari

La photographie instantanée, inspirations

Bonjourpola

– Le site de passionnés de Polaroïd, Polanoïd.net.

Alix Bérard recommande entre autres le travail de ces pseudos « lajos combos », edulterado », « witzlin », « rommel », « jcoldslabs ».

– Le site de référence francophone Polaroid Passion, notamment pour le forum.

Cet autre Soudan

04/11/2012

Il ne reste plus que quelques jours pour voir l’exposition Photographies soudanaises à Paris. L’expo, à l’initiative du photographe Claude Iverné, se veut un contrepoint à notre regard d’occidental sur ce pays désormais coupé en deux entités. Si vous en avez l’occasion, courrez-y…Il y a de très belles choses à voir. 

Femme au Soleil / Studio Mwahib / Circa 1970 © Fouad Hamza Tibin / Elnour

Deux temps, deux endroits. L’exposition comporte deux volets : une présentation du travail du photographe Claude Iverné à la Maison des Métallos et une exposition de 10 photographes soudanais à l’usine Spring Court. J’ai commencé par là. L’usine Spring Court, une ancienne fabrique de baskets en plein Paris vaut à elle seule le détour. Ici sont donc exposés 10 photographes soudanais. Tous sont membres du collectif Elnour, un bureau de documentation photographique*. La sélection balaie une période très vaste qui va de 1885 à aujourd’hui. Certaines photos témoignent de la présence des Britanniques (cf : « Porteur de valise, Khartoum, 1956 » de Gadala Gubara). Dans les années 70, « il était de bon ton de venir à Khartoum et de s’y faire photographier », m’explique le guide. A l’époque, le Soudan produit du jazz et brasse sa propre bière. A partir de 1969, l’arrivée du colonel Gaffar Nimeiri va être une aubaine pour la profession : ce chef d’Etat aime la photographie et les photographes. Il créée les « Archives nationales », un organe de documentation à grande échelle à des fins de propagande. Cette période faste de la photographie prend fin subitement avec l’application de la Charia, en 1983.

Porteur de valise / Khartoum / Circa 1955 © Gadala Gubara / Elnour

Claude Iverné a une obsession de la documentation et une passion pour le Soudan. Avec une volonté chevillée au corps de montrer une autre facette d’un pays méconnu en France, le photographe a rassemblé 200 de ses photos exposées à la Maison des Métallos. « Je suis lent » lance-t-il dans un entretien donné à France Info. Il a donc pris son temps, « le temps ordinaire » et s’est rendu « là où les médias se rendent peu ». Le Soudan est malmené dans l’imaginaire collectif, peut-être en raison d’un traitement médiatique centré sur la tragédie du Darfour. A l’entrée de l’exposition, un mur entier est d’ailleurs recouvert de coupures de presse qui relatent les évènements…Une piqûre de rappel que l’on oublie vite en arrivant dans la seconde salle. 200 photos, prises de 1998 à 2012, uniquement noir et blanc, occupent les quatre murs de la salle dans une scénographie épurée. Le travail de Claude Iverné dégage une extrême douceur. De belles Soudanaises (traits fins, silhouettes longues) portent des boubous à l’effigie de la Tour Eiffel ou du World Trade Center. La vie semble s’écouler, loin des catastrophes et du tumulte dont les médias se font l’échos. Une felouque de transport descend le Nil (juin 2000). A Port-Soudan, le Captain Nafi pose fièrement sans doute avant de rejoindre son bateau (janvier 2005). En l’espace de 200 photographies, Claude Iverné a réussi son pari : nous entraîner avec lui dans cet autre Soudan.

Mnaima Adjak / Tribu Shenabla / Nomade / Kordofan Nord – août 2001 © Claude Iverné / Elnour

Il faut également mentionner le 3e volet de l’expo : les visiteurs et les riverains ont été invités à créer leur propre expo sur les murs du quartier en collant des clichés mis à leur disposition. Une initiative dans l’esprit du street art. Le résultat est visible ici.

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*Elnour, « la lumière »

Multi-autoportrait #2 / Khartoum – 1984 © Madani A. A. Gahory / Elnour

Le bureau de documentation, Elnour (lumière en arabe) a été fondé par le photographe Claude Iverné. Passionné du Soudan, il rencontre lors de ses voyages des photographes souvent retraités qui lui montrent leur production. Constatant la richesse de ses travaux et la nécessité de les préserver pour que ce patrimoine ne disparaisse, il commence le sauvetage de nombreux négatifs en 2000. Le bureau Elnour qui qu’il fonde par la suite a pour but de nettoyer, scanner, numéroter, légender, ordonner, archiver les images, interviewer les photographes, situer les photographies dans un contexte historique…