« Je me suis retrouvée seule, entourée de tous ces prisonniers »

09/10/2012

Caracas, 2008 ©Axelle de Russé

J’ai interviewé la photographe Axelle de Russé en octobre 2010. Je l’avais sollicité pour parler de son remarquable travail sur le retour des concubines en Chine. La pratique avait été interdite sous Mao puis progressivement les concubines ont réapparu dans les années 80. Les nantis entretiennent une ou plusieurs « deuxième femme » devenues des signes extérieurs de richesse. Cette enquête de terrain lui a valu, en 2007, le prix Canon de la femme photojournaliste. Comme son nom l’indique, le prix récompense et encourage des femmes photographes. Elles sont encore très minoritaires * à exercer cette profession. J’avais posé la question à Axelle : qu’est-ce que le fait d’être une femme peut changer dans l’exercice du métier. Sa réponse a fait l’objet d’une longue conversation (que je ne peux malheureusement pas retranscrire car j’ai perdu une partie de l’enregistrement). Restent des bribes de conversation. Je lui demande si elle a déjà eu peur sur le terrain, en tant que femme. Elle répond en évoquant un souvenir de reportage datant de 2008 lorsqu’elle se rend au Vénézuela et photographie les prisons pleines à craquer et ultra dangereuses de Caracas. 

Dans une prison d’hommes, Caracas, 2008 ©Axelle de Russé

« En fait, je n’ai jamais ressentie la peur par rapport au fait d’être une femme. Avoir peur ? oui. J’ai eu peur d’être seule dans certains endroits mais en tant que femme…[Elle réfléchit]. En fait, si. Une fois au Vénézuela. Je faisais un sujet sur des prisons. A l’intérieur de ces établissements clos, la loi du plus fort règne. Les gardiens n’ont aucune influence sur ce qu’il s’y passe. La première fois que je suis rentrée dans une prison, j’étais avec un ami. On était donc tous les 2 au milieu de tous ces mecs. Je rentre dans une chambre, seule avec un détenu, pour qu’il me montre ses conditions de vie. Je n’avais pas peur…C’est mon ami qui a eu peur. Il m’a dit : « Attention Axelle. Tu es seule avec un détenu…ça ne va pas.»
J’y suis retournée une seconde fois, seule. Je me suis rendue compte, tout d’un coup, que j’étais toute seule, entourée d’hommes qui étaient des tueurs et des violeurs. Il y avait vraiment des histoires horribles. Là, j’avais peur.
J’avais une inconscience du danger que j’ai moins maintenant. Je ne ressentais le danger que parce que les autres me le faisaient ressentir. Je crois que c’est là la seule fois où j’ai eu peur en tant que femme. Sinon j’ai pu avoir peur dans d’autres endroits mais en tant que personne, parce que j’étais seule et qu’il ne fallait pas l’être à cet endroit-là. »
* 87,5 % d’hommes et 12,5% de femmes en 2011 selon les chiffres de la Commission de la Carte d’Identité des Journalistes Professionnels (CCIJP). Ce chiffre est évidemment à nuancer la CCIJP ne disposant de données que sur les personnes ayant obtenu la carte de presse. Carte de presse qui n’est pas forcément obtenue/demandée par tous les photoreporters exerçant en tant que tels. Ces données sont donc partielles. J’ajoute ce constat de la CCIJP : « les photojournalistes représentent 3,1% de l’ensemble des journalistes encartés en 2011 (1.156 journalistes), mais leur proportion baisse régulièrement depuis 2000. Ceux-ci exercent à 90% en presse écrite et ce sont essentiellement des hommes. »
Publicités

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :