Il y a plus d’un mois, un nouveau lieu dédié à la photographie a ouvert ses portes à Marseille. Le Percolateur (c’est son nom) se concentre sur la photographie méditerranéenne autant dire un un vaste espace géographique et des pratiques diverses. Quelques questions à Marco Barbon, son directeur et ancien du staff de l’agence Magnum, pour y voir plus clair.

Des participants au stage Marta Daho au Percolateur ©Michael Serfaty

Pourquoi créer un lieu comme le Percolateur ?

D’abord parce que nous avons constaté qu’il y avait un manque. Il existe des lieux à Marseille mais pas centrés sur la création méditerranéenne. Le but d’un espace comme le nôtre est de créer une dynamique autour de la photographie méditerranéenne. C’est à la fois un espace de formation, un centre de documentation, une plateforme pour des échanges artistiques et une résidence pour les photographes autour de la photographie de l’espace méditerranéen.

Le Percolateur vise deux publics : les photographes et le public…

Oui absolument. Le lieu est ouvert au public au printemps et à l’automne. La programmation est concentrée autour de deux saisons : la première au printemps du 15 avril au 30 mai et la seconde en automne. En plus des rencontres et d’une exposition, nous offrons également un programme de stages payants pour des professionnels ou des amateurs qui pratiquent régulièrement la photographie. Après un mois et demi d’ouverture, nous avons moins d’inscriptions que ce que nous espérions. Alors que le reste de la programmation a très bien fonctionné. Peut-être que nos prix sont un peu trop élevés ? Je me pose la question.

Stage Franco Zecchin au Percolateur © Agnes Leussier

Et les outils pour les photographes ?

Il y a des lectures de portfolios : des professionnels apportent leur regard sur les travaux qui leur sont présentés et orientent les participants dans leur parcours professionnel et artistique. L’autre axe fort est la résidence : une fois par an nous accueillerons en résidence un photographe, pendant un mois, en juin. Il ou elle travaillera sur la ville de Marseille, dans le but d’organiser une expo dans les lieux partenaires. Cela permet d’avoir un retour d’image sur la ville. Parfois les photographes la connaîtront déjà, parfois ils y viendront pour la première fois. Chaque année, le ou la photographe devra venir d’un pays différent. Nous choisirons quelqu’un dont le travail est intéressant et qui a une certaine épaisseur.

L’espace méditerranéen est extrêmement vaste et recouvre des réalités très diverses, peut-on définir ce qu’est la photographie méditerranéen ?

Impossible ! Les pratiques sont totalement différentes. De plus un photographe évolue dans un pays mais il a avant tout son propre regard. Ce sont des individualités qui sont en jeux. Le but du Percolateur est d’ailleurs de permettre que ces individualités se rencontrent. Je dirais quand même que dans bon nombre de pays méditerranéens [ndlr : en excluant les pays européens] la tradition photographique n’est pas reconnue. 

Soirée d’inauguration du Percolateur, Marseille © Margaux Frasca

Y a-t-il d’autres lieux comme Le Percolateur avec qui créer des partenariats ? 

Oui bien sûr. Je pense d’abord aux espaces qui se consacrent à la promotion de la photographie autour de la Méditerranée : à Almeria en Espagne, à Thessalonique en Grèce, au centre méditerranéen de la photographie à Bastia. L’idée est de faire circuler le plus possible les travaux des photographes !

* Marco Barbon anime un workshop intitulé « Photographier la ville » ce week-end qui débute ce vendredi soir. Il reste des places (si vous êtes à Marseille et intéressé, il faut contacter le Percolateur). Contact : + 33 (0)4 91 64 56 72 ou info@lepercolateurphoto.net

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Caracas, 2008 ©Axelle de Russé

J’ai interviewé la photographe Axelle de Russé en octobre 2010. Je l’avais sollicité pour parler de son remarquable travail sur le retour des concubines en Chine. La pratique avait été interdite sous Mao puis progressivement les concubines ont réapparu dans les années 80. Les nantis entretiennent une ou plusieurs « deuxième femme » devenues des signes extérieurs de richesse. Cette enquête de terrain lui a valu, en 2007, le prix Canon de la femme photojournaliste. Comme son nom l’indique, le prix récompense et encourage des femmes photographes. Elles sont encore très minoritaires * à exercer cette profession. J’avais posé la question à Axelle : qu’est-ce que le fait d’être une femme peut changer dans l’exercice du métier. Sa réponse a fait l’objet d’une longue conversation (que je ne peux malheureusement pas retranscrire car j’ai perdu une partie de l’enregistrement). Restent des bribes de conversation. Je lui demande si elle a déjà eu peur sur le terrain, en tant que femme. Elle répond en évoquant un souvenir de reportage datant de 2008 lorsqu’elle se rend au Vénézuela et photographie les prisons pleines à craquer et ultra dangereuses de Caracas. 

Dans une prison d’hommes, Caracas, 2008 ©Axelle de Russé

« En fait, je n’ai jamais ressentie la peur par rapport au fait d’être une femme. Avoir peur ? oui. J’ai eu peur d’être seule dans certains endroits mais en tant que femme…[Elle réfléchit]. En fait, si. Une fois au Vénézuela. Je faisais un sujet sur des prisons. A l’intérieur de ces établissements clos, la loi du plus fort règne. Les gardiens n’ont aucune influence sur ce qu’il s’y passe. La première fois que je suis rentrée dans une prison, j’étais avec un ami. On était donc tous les 2 au milieu de tous ces mecs. Je rentre dans une chambre, seule avec un détenu, pour qu’il me montre ses conditions de vie. Je n’avais pas peur…C’est mon ami qui a eu peur. Il m’a dit : « Attention Axelle. Tu es seule avec un détenu…ça ne va pas.»
J’y suis retournée une seconde fois, seule. Je me suis rendue compte, tout d’un coup, que j’étais toute seule, entourée d’hommes qui étaient des tueurs et des violeurs. Il y avait vraiment des histoires horribles. Là, j’avais peur.
J’avais une inconscience du danger que j’ai moins maintenant. Je ne ressentais le danger que parce que les autres me le faisaient ressentir. Je crois que c’est là la seule fois où j’ai eu peur en tant que femme. Sinon j’ai pu avoir peur dans d’autres endroits mais en tant que personne, parce que j’étais seule et qu’il ne fallait pas l’être à cet endroit-là. »
* 87,5 % d’hommes et 12,5% de femmes en 2011 selon les chiffres de la Commission de la Carte d’Identité des Journalistes Professionnels (CCIJP). Ce chiffre est évidemment à nuancer la CCIJP ne disposant de données que sur les personnes ayant obtenu la carte de presse. Carte de presse qui n’est pas forcément obtenue/demandée par tous les photoreporters exerçant en tant que tels. Ces données sont donc partielles. J’ajoute ce constat de la CCIJP : « les photojournalistes représentent 3,1% de l’ensemble des journalistes encartés en 2011 (1.156 journalistes), mais leur proportion baisse régulièrement depuis 2000. Ceux-ci exercent à 90% en presse écrite et ce sont essentiellement des hommes. »

Les trains sont fascinants, non ? Michaël Zumstein, membre de l’Agence Vu, qui photographie l’Afrique depuis des années ne dira pas le contraire. En 2006, il a embarqué dans un train au Congo, pays qu’il affectionne, pour un voyage d’un mois. 1400 km parcours de Kindu, une ville au centre du pays à Lubumbashi au sud de la RDC. Cette ligne ferroviaire est vitale pour rejoindre Lubumbashi : l’avion est trop cher pour les habitants et le train transporte toutes sortes de marchandises. Tout au long du périple « plutôt sympa et joyeux », le photographe franco-suisse a pris des photos qui deviendront la série Train de vie.

Rien à voir avec les trajets en TGV, cela va sans dire.

Dans ce train congolais, on naît et on meurt. Dans un wagon, lui, seul Blanc du voyage photographie cette femme morte, entourée et pleurée par les siens. Elle sera enterrée sur place. La mort côtoie évidemment la vie. Deux enfants naissent également. Le photographe devient même parrain de la petite Mikaëla, à la demande des parents. Il y a le trajet et les à-côtés quand le train tombe en panne, quand il faut payer la dîme à ceux qui contrôlent le train ou cotiser pour remettre du carburant dans la machine. Un train qui, malgré tout avance et arrive à destination.

« Ce train est autogéré, il déraille souvent et tombe en panne. On était bloqué dans cette gare. Nous nous étions tous cotisés pour faire venir la dépanneuse. Dépanneuse qui tombe en panne à son tour ! Tout le monde était fatigué…Le train était donc immobilisé, il fallait attendre. Je monte sur le toit et je vois ce gars qui probablement s’emmerde autant que moi ! Finalement, ça donne une photo esthétique avec ces bleus et le contraste avec le noir. La nuit est en train de tomber. Au loin, on voit la dépanneuse qui arrive. Cette photo représente un moment à part du voyage. Un instant suspendu. »

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