Ouvrez les yeux et regardez les murs de votre ville. Normalement, vous trouverez. Vous trouverez la trace d’une expression spontanée qui n’a pas attendu d’autorisation pour s’afficher. Pochoir, graffitis, tags, peintures, mosaïques, collages…le street art intervient dans l’espace public, il se l’approprie de manière éphémère, parfois durable. Ce mouvement englobe, dans un bouillonnement créatif, des esthétiques et des artistes très différents. Laissons-en là l’idée de le définir sans omettre une dernière caractéristique : il ne connaît pas de frontières.

Fort de ce constat, les trois auteurs du webdocumentaire Défense d’afficher ont choisi huit artistes, dans huit villes, réparties sur plusieurs continents. Huit réalisateurs sont chargés de nous balader dans la ville et de dresser un portrait de l’artiste. « Nous voulions poser cette question « qu’est-ce que le street art dit de la ville ? », souligne Sidonie Garnier, co-auteur avec Jeanne Thibord et François Le Gall de Défense d’afficher. Il fallait aussi que les réalisateurs(rices) connaissent très bien les lieux pour qu’ils se concentrent sur l’artiste et son travail. » 

Le choix de la diffusion sur le Net s’est imposé dès le départ même si les auteurs viennent plutôt de l’univers du documentaire. « Pour nous, le street art est mondialisé comme le Net, lance Sidonie Garnier. Et il y a un parallèle évidemment entre la rue et Internet, tous deux sont des espaces libres a priori accessibles à tous et que certains tentent de contrôler ». Internet a joué un rôle important dans la diffusion du street art : les graffeurs ou bien les amateurs ont pu prendre connaissance de la production d’artistes vivants à des milliers de kilomètres d’eux. D’ailleurs, certains artistes intervenant dans le webdoc ont été repérés sur la Toile.

La déambulation virtuelle faite de films courts (de 5 à 8 min) promène l’internaute de São Paulo à New York, de Nairobi au Kenya à Turku en Finlande, de Paris à Athènes, de Bogotá à Singapour. Libre à vous de choisir l’ordre du parcours, de sauter des étapes, d’activer ou pas les bonus insérés dans chaque film. La narration a le mérite de la simplicité. Sans voix off mais à travers des plans de la ville et une interview de l’artiste, Défense d’afficher lance des pistes de réflexion. A Paris, les détournements d’affiches du street artist Ludo questionnent la présence envahissante de la pub dans notre environnement visuel. Le Brésilien Alexandre Orion médite sur le rapport de l’homme à la ville. Bastardilla, seule femme au casting, saupoudre ses peintures de paillettes. Non pas parce qu’elle est une fille mais pour symboliser l’or qui abondait en Colombie avant que le pays ne soit pillé par les Conquistadores. En Grèce, Bleeps traduit en peintures les tourments économiques et sociaux qui touchent la population.

Venus d’horizons et d’endroits divers, proposant chacun une esthétique, une réflexion plus ou moins aboutie sur leur travail, les huit personnages de ce webdoc forment néanmoins une unité. « Ce qui est frappant c’est qu’ils ont tous au départ cette nécessité de réagir à ce qu’il se passe autour d’eux, conclue Sidonie. Ils choisissent donc de le faire dans la rue, un endroit où ils se sentent bien et qu’ils connaissent parfaitement. Un pichador a cette formule géniale : « on a la ville dans la paume de nos mains ».  » Et le besoin de s’exprimer au bout des doigts.

* Le nom de ce post « Un mur trop blanc, c’est trop tentant » est un tag inscrit sur une palissade à Roubaix.

Servane PHILIPPE. 

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Les intérieurs fascinent la photographe Hortense Soichet. Une fascination partagée par l’auteur de ces lignes, qui ravie, s’est vue proposer de faire l’interview chez la photographe, dans le quartier de la Goutte d’or (Paris XVIIIe). L’appartement offre une vue imprenable et un angle original sur le Sacré-Coeur. Mais cessons d’épiloguer, Hortense Soichet n’est pas là pour parler de son intérieur mais plutôt de celui des autres. Il lui a fallu plus d’un an (2009-2010) pour réaliser son projet Habiter la Goutte d’or* un portrait photographique des logements de ce quartier légendaire de Paris, classé en Zone Urbaine Sensible (ZUS). On trouve de tout : des pièces délabrées, des intérieurs colorés, sinistres, coquets, chargés ou impeccables. Une diversité qui reflète celle des habitants d’un « quartier-monde ». L’approche de ce livre joliment fait se veut documentaire, un peu militante aussi, avec en trame de fond la question sociale et politique du logement. 

TERRITOIRE. Il y a plusieurs définitions de l’adjectif sensible. En parlant d’une personne : « qui est capable de ressentir profondément des émotions ». D’une chose : « qui est susceptible de réaction, ex: papier, pellicule, surface ». Au sens philosophique, le sensible désigne « ce qui peut être perçu par les sens ». Et un quartier qualifié de sensible ? La réponse ne se trouve pas dans un dictionnaire mais dans la loi du 14 novembre 1996. Moins poétique donc. Les zones urbaines sensibles sont « caractérisées par la présence de grands ensembles ou de quartiers d’habitat dégradé et par un déséquilibre accentué entre l’habitat et l’emploi».

La photographe Hortense Soichet n’a pas oublié la définition première de l’adjectif qui qualifie le quartier dans lequel elle s’est établie en 2007. Le départ du projet est lié à ce souvenir sémantique. « On m’a proposé de faire une expo sur le sensible, explique la jeune femme. Je n’avais pas super envie de travailler sur les sentiments ou ce genre de choses. J’ai décidé que je travaillerai sur le mot « sensible » de l’appellation Zone urbaine sensible. » L’idée est trouvée, le plus dur reste à faire.

La Goutte d’or appartient aux habitants, aux militants, aux artistes. Différentes associations très actives travaillent dans le quartier. Mieux vaut donc montrer patte blanche. Après s’être fait connaître et travailler l’aspect relationnel du projet, la photographe a dû établir la méthodologie. Hortense Soichet la récite comme une recette de cuisine finement élaborée. Cela commence, toujours, par un entretien libre avec l’occupant(e) du logement puis les prises de vue du logement : un portrait principal de la pièce à vivre, six autres photos de l’appartement. Enfin la photographe extrait une phrase de l’entretien qu’elle met en exergue sous les photos. Le tout validé par les personnes interrogées avant publication.« Et, contre toute attente, c’est cette phrase qui a posé le plus de problème, raconte-t-elle. Une phase de négociation commençait, je réajustais un mot ou je le supprimais pour que la phrase soit acceptée. »

SOLITUDE. En se lançant dans ce projet, la photographe voulait rendre compte de la façon de vivre de nos jours, selon cette expression un peu désuète. S’immerger pour rendre compte de la réalité du territoire. En allant voir, Hortense Soichet a été confronté au cadre de vie de ses intervenants. Et si l’état de certains appartements fait bondir, « ce qui [l’a] frappé c’est de constater la solitude de personnes âgées comme de jeunes. Finalement ceux qui connaissent les difficultés matérielles les plus graves ne sont pas forcément les plus malheureux. « 

L’exil aussi se dessine en creux dans le parcours de certaines des personnes. Comment investir un lieu dont on ne vient pas ? Comment recréer un cadre familier dans lequel il faut vivre ? La relation au bâti varie également d’une situation à l’autre, que l’on soit propriétaire ou locataire, que l’on soit la 1ère ou les générations suivantes à y habiter…« Il y a plusieurs niveaux de lecture quand on regarde un logement et ses habitants : la relation au bâti, l’ancrage dans le territoire, l’histoire de l’habitant, comment l’habitation est investie… » Autant de pistes que la photographe n’a pas fini d’explorer. Elle poursuit son projet sur la documentation des intérieurs dans une cité vouée à la démolition, près de Toulouse. Histoire que les habitants puissent en gardée une trace.

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