Il y a quelques mois, j’évoquais Mamika, cette mamie photographiée par son petit-fils Sacha Goldberger, dans des mises en scène délirantes. En septembre dernier, le photographe a présenté de nouvelles photos lors d’une expo dans une galerie parisienne, histoire de donner un avant-goût d’un prochain livre, prévu pour avril prochain. Une amie approchant la trentaine m’en parlait avec beaucoup d’entrain. J’avais déjà rencontré d’autres trentenaires enthousiasmés voire « fans » de ces photos et je m’interrogeais…

Sur Facebook, à l’heure où j’écris, 17 990 personnes aiment la page officielle. De nombreux articles consacrés au projet artistique sont parus dans de nombreux médias internationaux du Brésil en passant par l’Australie sans oublier des journaux allemands ou italiens. Le Monde a illustré l’article « Tous centenaires ? Les nouvelles armes » avec un cliché de Mamika en costume de super-héros, perceuse électrique fermement tenue en main, manifestant un air…disons déterminé. Si les qualités de communiquant de l’auteur Sacha Goldberger sont indéniables, elles ne suffisent pas à expliquer l’adhésion suscitée par ses photos. Or que l’on adore, que l’on exècre ou que l’on soit mal à l’aise, cette mamie déguisée qui prend des poses improbables ou se met dans des situations coquasses, ne laisse pas indifférent.

J’ai demandé à un sociologue d’éclairer ma lanterne. François de Singly est professeur au CNRS, spécialiste de la sociologie de l’individu et de la famille). Voici son commentaire.

©Sacha Goldberger

« Je vois cette photo du vieux qui dort avec ce qui semble être un doudou. Et spontanément c’est celle-là que j’ai envie de commenter. Normalement, à cet âge-là, on ne devrait plus dormir avec une peluche, n’est-ce pas ? Or on peut être âgé et avoir cette envie là…Ce vieux pourrait être ridicule mais il ne l’est pas…Il assume à la fois son âge (avec toutes ses rides) et le fait de vouloir s’endormir avec un doudou.

Les photos de Mamika et ses comparses nous montrent des vieux qui se déguisent ou jouent de la guitare à 70 ans passés…Et alors ?  Ils ne le font pas parce qu’ils veulent rester jeune, ils le font parce qu’ils en ont envie. Pour moi, c’est de l’anti-jeunisme comme nous en servent les magazines, notamment féminins. D’ailleurs, on devrait voir plus de photos comme celles de Mamika dans la presse. Ces gens-là s’autorisent. Or c’est précisément ce qui définit un individu, c’est une personne qui s’autorise un certain nombre de choses. Voilà une très belle revendication du photographe et une belle définition du rapport à l’âge. En plus, ces photos nous interrogent sur un thème de société d’actualité : qu’est-ce que les personnes âgées s’autorisent ? Qu’est-ce qu’on leur autorise de s’autoriser ? « 

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Les politiques les citent à longueur d’interviews et de discours…Qui ? Les Français. Vous, moi, eux. Cette masse indéfinie anime moult débats (celui de la nationalité pour n’en citer qu’un). C’est aussi un vrai casse-tête pour les médias. Plus que jamais, à l’aube d’une échéance électorale importante comme l’élection présidentielle, l’envie est grande de prendre le pouls du pays et de ceux qui l’habitent…*

…Mais comment en faire état ? Avec le projet « Une année en France », LeMonde.fr a choisi de faire « un portrait à hauteur d’homme des habitants » de huit communes et quartiers de France : Avallon (dans l’Yonne), La Courneuve (en Seine-Saint-Denis), Mézères (Haute-Loire), Saint-Pierre-des-Corps (Indre-et-Loire), Dunkerque (Nord), Sceaux (Hauts-de-Seine), Sucy-en-Brie (Val-de-Marne) et Montpellier (Hérault). Des journalistes de la rédaction du Monde et du Monde.fr se rendent régulièrement dans les endroits mentionnés et rapportent ce qu’ils voient. Photosmatons a rencontré Antonin Sabot, photographe et journaliste.

DOUBLE CASQUETTE. Antonin Sabot est quelqu’un de volubile. Sur quasiment toutes les questions posées, il développe et élargit le propos pendant de longues minutes. La tentation est grande d’arrêter de prendre des notes et de se contenter d’écouter. Ce qui ne ferait en rien avancer la marche de cet article. Donc quelques mots introductifs : notre interlocuteur est journaliste et photographe. Une polyvalence en adéquation avec les nouveaux modes de narration du journalisme développés sur le Net qui l’intéressent. Il a notamment réalisé avec Jean Abbiateci Africascopie un webdocumentaire accompagné d’un blog sur la révolution numérique en Afrique. Pour Une année en France, il a la double casquette, photographe et reporter pour son blog Mézères, la récolte d’après et photographe notamment pour le blog sur Avallon et Saint-Pierre-des-Corps.

LES GENS. Antonin est donc envoyé à Mézères, cette commune de Haute-Loire où il a des attaches familiales, pour en faire le portrait. En clair, « montrer la gueule de ce lieu-là et des gens qui sont dedans », lance-t-il. Une fois sur place, il fait le tour du village pour prendre des nouvelles des uns et des autres, s’arrête prendre un café ici, va manger là…etc. Contents de se raconter, les interviewés se laissent aussi volontiers prendre en photo. « Je travaille sur une matière complexe et mouvante », note Antonin. Des rencontres il commence à en avoir un certain nombre au compteur depuis le démarrage du projet. Il n’en tire pas de grands enseignements (trop humble qu’il est) mais souligne : « Les gens ne se connaissent pas. S’ils ont une idée des grands problèmes du pays, ils ne savent rien de la situation économique et du quotidien vécu par le voisin alors qu’ils habitent à côté. Et ça c’est une constante ! « 

LE METIER. La discussion s’oriente sur le (photo)journalisme et sa définition du métier.« Rares sont les professions où tu peux rencontrer des gens si tu en as envie…Le journalisme permet ça. En fait, j’adore écouter les gens me raconter leurs histoires », explique l’ancien étudiant du CFJ (une école de journalisme)La part d’empathie transparaît dans les papiers et me semble non négligeable. Lui nuance : « L’écoute est une forme d’empathie. Mais, de manière générale, je ne crois pas que l’empathie soit une qualité nécessaire, c’est plutôt une façon de faire. » Une qualité non négligeable du projet Une année en France, tant pour les lecteurs que pour le journaliste, est qu’il s’inscrit dans la durée. Une durée qui permet d’aborder les petits et grands sujets, de rentrer plus en profondeur dans certaines thématiques (étayés par les nombreux commentaires postés par les internautes). Le journaliste peut choisir de revenir sur telle ou telle problématique rencontrée par les habitants ou apporter un suivi (donner des nouvelles d’un personnage par exemple ou commenter l’évolution d’une situation).« Un retour à la base du métier ».

RAPPORT TEXTE/PHOTO. Les portraits forment une sorte de trame dans les blogs d’Une année en France.« Normal, répond Antonin, Une année en France signifie une année dans la vie des Français…Il faut qu’on voit les gens dont on parle ». Le photographe – qui travaille en numérique et beaucoup au grand angle- les affectionne. Il retouche légèrement les photos : « j’aime que les gens photographiés se détachent de l’environnement dans lequel ils sont, ça renforce leur présence. » Quand il intervient sur un autre blog que le sien, il dialogue énormément avec son collègue écrivant. « Il y a deux types de sujets ceux où la photo est plus une illustration, ce qui n’est pas forcément plus simple à réaliser, précise-t-il. Et ceux où le propos se construit beaucoup plus à travers l’image ». Il nous confiait avoir du mal à prendre du recul sur le travail accompli : « pour le moment, il m’est difficile de voir une grande unité dans mes photos…même si on s’est dit qu’on construisait un portrait de la France par touches impressionnistes. Mais cette unité que j’évoque, je la vois dans le travail dElodie, la photographe d’Urbains sensibles à La Courneuve. » Certes, il est encore trop tôt pour dire ce que deviendra Une année en France…Un livre, peut-être ? Toujours est-il que l’ensemble de ces touches impressionnistes dessine un tableau plus général : l’état actuel du pays.


A LA VOTRE. Les textes et photos d’Antonin (et confrères) racontent et montrent la France qui joue au loto, qui se lève tôt, qui change de boulot, qui s’accoude au comptoir pour une bière ou un p’tit noir, qui se rend à l’isoloir, qui s’appelle Ashab, Iliasse ou Joseph, qui organise des kermesses et fait des lâchers de ballons. La France qui baille, qui prend le TGV, qui investit dans un potager, qui apprend un métier. La France qui coiffe, la France qui graffe….La France…la vôtre.

Légendes : Toutes les photos sont signées Antonin Sabot/Le Monde.fr. De haut en bas : 1) Loto (Saint-Pierre-des-Corps), 2) Lieu-dit Les Français, RN 88 (Mézères), 3) L’attente dans la gare (Saint-Pierre-des-Corps), 4) Réception d’un stock de fourrage (Mézères), 5) Félix Ramel, ancien agriculteur (Mézères), 6)  » Une liste de prénoms vaut souvent mieux que de longs discours » (Saint-Pierre-des-Corps), 7) Lâcher de ballons (Mézères)