Pour son travail Border Lines, Alexis Cordesse a reçu le prix Arcimboldo qui récompense la création photographique numérique. Par création photographique numérique, on désigne les moyens techniques employés pour créer une œuvre, développer un concept ou une idée, en utilisant les nouvelles technologies comme outils de création ou de transformation. 

Je voulais signaler cette récompense pour deux raisons. La première, parce que j’aime beaucoup la thématique choisie par Alexis Cordesse (la frontière) et les lieux choisis (Israël et les territoires palestiniens). Les panoramas recréés par le photographe forment des collages numériques qui mêlent vrai et faux. La deuxième raison qui me pousse à parler de ce photographe tient à une interview très courte d’Alexis Cordesse que j’avais réalisée, en 2009 pour ce blog, quand il participait au projet Clichy sans clichés. L’obtention de ce prix me sert de prétexte pour exhumer l’interview.

Légendes des photos de haut en bas. Border lines©Alexis Cordesse /// Point de rencontre femme, palestinienne et colon juif à proximité du Tombeau des Patriarches, Hébron vieille ville, territoires palestiniens Hébron, 2009 ©Alexis Cordesse.

Alexis Cordesse est l’un des 12 photographes à avoir participé à « Clichy sans clichés ». A cette occasion, il a réalisé une série de portraits d’habitants du quartier de la Forestière. Cette opération réalisée en octobre 2006 voulait faire découvrir la ville de Clichy autrement que par le prisme de la crise des banlieues.

● Grâce à un appareil photo, peut-on changer le regard qu’on porte sur un endroit comme Clichy ?

Non, un appareil photo ne peut rien changer. Ce n’est qu’un outil. C’est le point de vue du photographe qui fait tout car ce point de vue évolue. De Clichy, je ne connaissais rien. Je m’attendais juste à trouver une réalité plus contrastée que celle véhiculée par les médias pendant les émeutes de banlieue.J’ai travaillé sur le mode du dialogue et de l’échange avec les habitants de la Forestière [ndlr : une cité défavorisée de Clichy]. J’avais l’expérience du photographe, ils avaient l’expérience du lieu.

● Vous avez décidé d’associer aux images de petits textes écrits par les personnes photographiées : est-ce une façon de légitimer la présence du photographe ?

Effectivement. Cela me plaît aussi de travailler les limites de mon médium. Le fait de mettre les textes des personnes prises en photos à côté de leur portrait leur permet de s’exprimer. L’écueil à éviter est de faire croire que tout le monde a quelque chose à dire. C’est faux ! J’ai choisi de travailler avec ceux qui voulaient transmettre quelque chose.

● Qu’est-ce ce genre de projets apporte aux habitants ?

L’aspect participatif du projet leur a plu. Mais, il ne faut pas se leurrer ça ne fait pas nourrir d’espoir. De toute façon rien ne peut leur faire penser qu’il y a de l’espoir. Il suffit de regarder mes clichés d’immeubles décrépis.

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Jérémie Jung, photoreporter tout juste sorti de l’EMI, a réalisé un POM (petit objet multimédia) intitulé Enquêtes de toits sur un groupe de jeunes squatteurs parisiens. Ensemble, ils ont investi le « Mabo », nom de baptême de l’immeuble parisien dans lequel ils se sont posés…un temps seulement. Depuis, ils ont été expulsés et poursuivent leurs chemins séparément.  

De gauche à droite, Titeuf et Goulc’han, autonomes © Jérémie Jung

On connaissait les squatteurs médiatisés et engagés du collectif Jeudi Noir. En voici d’autres. Ceux mis en lumière par Enquêtes de toits, un diaporama sonore réalisé par le photographe Jérémie Jung. C’est en lisant un article sur la création d’un squat homo dans Têtu que Jérémie a voulu approfondir le sujet. Il a donc rencontré et vécu avec huit squatteurs dans un immeuble du Marais à Paris. Cinq d’entre eux ont accepté de se dévoiler en se laissant photographier et interviewer.

Momo, explorateur urbain © Jérémie Jung

Faisons les présentations (par ordre d’apparition sur les photos). Il y a le couple formé par Titeuf et Goulc’han, 23 et 25 ans, : ils veulent voir « chaque recoin de la planète sans en oublier un ». Momo, un Tunisien de 24 ans, qui vit sans papier. Adrien, 32 ans, qui a « très vite réalisé ses rêves d’enfant » et souffre de ne plus en avoir. Et, Jon Ho, ancien toxico de 30 ans qui a « arrêté les Beaux Arts et a raté sa vie ». Le bâtiment, en toile de fond, fait presque office de personnage secondaire. Ses nouveaux occupants l’ont même baptisé le Mabo. » C’était un immeuble de six étages dont trois occupés, les autres étaient fermés et gardés par des maîtres chiens, explique Jérémie Jung qui a vécu un temps avec ses protagonistes. Dans un des appartements, encore meublé, on a découvert un corset. On pense qu’il appartenait à la dernière occupante, une vieille dame ».

Adrien, 32 ans, donne des cours a domicile © Jérémie Jung

A travers son enquête, Jérémie Jung nous livre des morceaux du quotidien de Titeuf et Goulc’han, Momo, Adrien et Jon Ho. L’expulsion qui les guette les place dans une grande précarité. Il faut donc, sans cesse, repérer et trouver d’autres immeubles laissés à l’abandon. « En les suivant, je voulais montrer l’incohérence du système dans lequel on vit, explique Jérémie Jung. Nous sommes dans une ville qui laisse des gens dormir dehors alors qu’il y a tant d’immeubles inhabités. » Il poursuit : « les squatteurs ont également leurs propres incohérences : certains veulent se poser…Ils le disent mais ils vivent en squat…Cela dit dans leur situation, ils n’ont pas forcément d’autres alternatives  » Incohérente également la démarche du couple Titeuf et Goulc’han. Ils rejettent cette société où tout s’achète et se vend alors qu’eux-mêmes vendent leurs corps sur des sites gays… Pour toute personne qui s’interroge sur le sens qu’on donne à la vie, les mots de Jon Ho, Momo, Adrien, Titeuf et Goulc’han font échos : qui n’est pas un jour prisonnier de ses errances, de ses contradictions, de ses questionnements ?

Jon Ho, illustrateur écrivain © Jérémie Jung

Jérémie Jung s’est lancé dans le photojournalisme pour « raconter des histoires ». Et, d’après nous, faire ce métier avec talent et discernement induit non pas de la compassion mais de l’empathie. Cette faculté intuitive de se mettre à la place d’autrui, de percevoir ce qu’il ressent (définition du Larousse). Enquêtes de toits n’est pas une belle histoire. Juste une histoire vraie qui méritait d’être racontée.